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S’organiser localement face au confinement

Étant à nouveau confiné-es, je me demandais comment faire pour essayer d’être en lien avec des gens localement, en étant isolé. Si la perspective de rester entre potes pendant le confinement peut être sympa, quand on est complètement isolé-e la perspective de passer un hiver en confinement, c’est-à-dire ne jamais voir un seul sourire ni avoir une vraie conversation avec qui que ce soit pendant des mois, donne un peu le vertige. C’est dans ces moments qu’on voit se creuser un fossé entre ceux/celles qui ont un capital social et ceux/celles qui n’ont pas un kopeck socialement, souvent lié à des habilités sociales que tout le monde n’a pas, et qui sont malheureusement indispensables pour faire partie d’un "crew" ou avoir ne serais-ce qu’un-e ami-e près de chez soi. Comme d’hab dans la société, les moins adapté-e-s sont laissé-e-s de côté, oublié-e-s, et pour le coup ça renforce vachement un certain validisme, dont pourtant pas mal prétendent lutter contre. Durant le premier confinement les professionnels de la psychiatrie ont dit que ça avait été catastrophique pour leurs patient-e-s, et rien de très étonnant, parce que souvent quand on a des problèmes psychiatriques ont est isolé-e, et donc des moments pareils sont très angoissants. Les trop fous, trop autistes, trop asociaux, en ont bien chié pendant le premier confinement, et aucune réflexion ne s’est faite après ça, personne ne s’est dit qu’il fallait s’organiser pour que le confinement suivant soit moins dramatique, que le seul recourt pour les personnes en détresse ne soit pas de parler à son psy au téléphone et d’avaler des cachetons. Pour ce confinement c’est possible, pour l’instant, de voir les psychiatres à leurs cabinets, et ça sera certainement les seuls interlocuteurs pour de nombreuses personnes marginalisées. Et je trouve ça anormal, pas chouette du tout, de se dire que pendant peut-être tout un hiver on aura pour seul lien social, au mieux, un psychiatre à qui parler 30 minutes par semaine. Trente minutes pour parler à un être humain par semaine, et certain-e-s n’auront même pas accès à ça. Que ceux/celles qui trouvent cool de se dire asocial fassent l’expérience de la privation de rapports humains pendant tout le confinement, on verra si elles/ils changent pas d’avis après.

La comparaison peut sembler exagérée, mais le confinement quand on est déjà isolé-e c’est un peu comme être au mitard quand on est en taule - sans bien sûr les difficultés matérielles et répressives des lieux d’enfermement, sans l’horreur de la violence carcérale, sans la volonté de punir et de surveiller. Oui, l’isolement quotidien devient un mitard avec le confinement, un isolement dans l’isolement, et quand le confinement prendra fin on ne sera juste plus dans l’obligation de rester enfermé-e chez soi, mais on sera toujours isolé-e.
Avec le confinement on n’a personne à qui parler en face à face, personne à voir en cas de problème, personne pour se faire porter les courses si on tombe malade, ... personne à qui risquer de refiler le Covid, c’est certain.
Dans les circonstances du confinement ça devient franchement compliqué de tisser des complicités (donc des rencontres dans la vraie vie) et rencontrer de nouvelles personnes, déjà que les occasions avant le confinement n’étaient pas nombreuses ni faciles, la faute aux réseaux sociaux et à l’incapacité à partager les infos hors d’internet et de sa "famille". Aujourd’hui soit on est comme un poisson dans l’eau dans les relations sociales, soit on se contente des ersatz insipides et glauques que procurent la toile, il n’y a pas un entre-deux, des moyens de ne pas être isolé quand on n’est pas à l’aise dans la société mais que ce qu’on vit on veut le vivre pour de vrai, pas à travers un écran, en étant isolé mais interconnecté avec d’autres isolés, comme des robots. Des moyens de rencontrer des gens quand on n’est pas doué-e pour les relations c’est de faire des choses ensemble, une activité, une lutte, peu importe ... mais trouver quelque chose qu’on a envie de faire et de partager avec des gens, parce qu’on ne sait pas devenir ami-e avec quelqu’un au bout de la première fois qu’on l’a vu, ou qu’on ne donne pas envie aux gens d’être ami avec soi (pour des questions de norme, que ce soit physique ou psychologique : si t’es pas considéré beau/belle selon cette société, si t’as pas l’uniforme piercing-tatou-fringues sombres/sexy, si tu sais pas assez bien sourire, si t’as des problèmes mentaux, si t’utilises pas les bons mots, si ton but dans la vie c’est pas d’être au centre de l’attention, si t’es mutique quand tu connais pas les gens, si t’es trop intense quand quelque chose te tient à cœur, si tu contrôles pas tes émotions, etc. ), c’est pas évident, puis souvent quand les trucs sont déjà existants les gens ont leur petite organisation bien huilée et leurs petits cercles bien fermés qui n’ont pas de place pour des malhabiles sociaux. Alors en période de confinement, où seuls les gens qui se connaissent se voient, le volet "essayer de se créer une vie sociale malgré tout" n’existe même plus. Les invisibles, non-personnes, ceux/celles considéré-e-s comme moches, fous/folles, pas baisables, pas marrant-e-s, psychotiques, névrosés, trop perchés, trop timides, bizarres, etc, sont renvoyés au coin, sont oubliés, sont effacés, le temps qu’un méchant virus passe par là, infectant au passage leur équilibre psychique par l’isolement total, dans un environnement tout pourri de béton et de goudron, détériorant chaque jour un peu plus leur santé mentale, qui est tout aussi importante que la santé physique pour vivre.

Aussi j’ai lu cet article écrit au printemps : https://cric-grenoble.info/infos-locales/article/s-organiser-a-distance-en-temps-de-confinement-1573
Mais j’ai l’impression que les moyens de communication les moins pourris ne sont pas utilisés. Je connais personne en France qui utilise Jabber par exemple, alors que c’est le meilleur moyen de communication sur internet (le mieux c’est hors d’internet, évidemment). Et du coup ceux/celles qui refusent d’utiliser les réseaux sociaux, et n’ont pas un réseau de potes, se trouvent complètement extérieurs à toute information, et ça devient un moyen supplémentaire d’isolement.

J’ai réfléchi à des trucs à faire pour essayer de communiquer avec des "vraies personnes", c’est-à-dire des gens qui ne sont pas sur des réseaux sociaux et qui préfèrent discuter en "chair et en os". Je me suis posé la question d’affiches, qui invitent à des moments de rencontre réguliers ; mais afficher une heure et un lieu de rendez-vous, alors qu’on n’est pas censé sortir et croiser des gens, ça peut vouloir dire que les flics se ramènent au rencard. Ça peut être l’occasion d’un jeu du chat et la souris marrant, mais ça peut aussi générer du stress pour des personnes vulnérables qui ont pas envie d’une gav [1] en plus de ça, avec personne qui viendra t’attendre à la sortie.
Alors il reste la solution de s’organiser sur le ternet (pour juste se mettre en contact pour permettre de faire des choses en dehors), même si c’est pas l’option qui me plaît le plus (car de fait ça exclu celles/ceux qui ne l’ont pas, puis ça rend internet indispensable à toute socialisation et communication, alors qu’on pourrait largement faire sans si on sortait le nez de nos écrans), et donc d’utiliser des trucs comme un salon xmpp, comme proposé dans l’article avec le lien plus haut. J’ai vu personne de connecté sur ce salon ...

J’avais trouvé ça dommage que rien ne se passe pour le premier confinement, et j’en étais même plutôt étonné, voyant ce qui se passait ailleurs. Personnellement je trouve que des moments pareils devraient donner envie de sortir de l’apathie, mais j’imagine qu’on ne réagit pas toutes/tous pareil face aux évènements. Que le fait que les violences conjugales augmentent pendant le confinement ça donne pas envie à des personnes de s’organiser par quartier, de mettre des affiches avec un numéro à appeler, au lieu de reléguer à l’État pour s’occuper de ça. Je dis ça parce qu’en mars dans l’immeuble à côté y a un mec qui gueulait sur sa meuf comme un furieux, et je me disais que s’il se mettait à la taper je me voyais pas me ramener devant leur porte pour me faire mettre en pièce à la place de la meuf, et la seule autre solution c’était de passer par les solutions étatiques, alors qu’ailleurs des copines avaient collé des affiches avec un numéro d’urgence à appeler et des personnes capables de se bouger à plusieurs.

Organiser des auto-réductions, des pique-niques, se rassembler à des moments de répression, contacter des gens dans les taules locales pour savoir comment ça se passe et se solidariser avec elles/eux, diffuser des infos autrement que sur internet (affiches par exemple), ça me semble des choses qui pourraient se faire en s’organisant, et c’est pour ça que trouver un moyen de rentrer en contact est important, pour pouvoir se voir et faire des choses dans le concret, pas seulement pour prendre une bouffée d’oxygène en parlant à des humain-e-s, mais aussi parce que dans un moment pareil c’est encore plus important de faire des choses, de ne pas être passifs, attendant juste que ça passe en gardant le nez plongé dans les romans qu’on va chercher à la bibliothèque.
Un exemple tout con, quand j’entends des tirs de mortiers au loin il faut que je lise le Daubé pour savoir ce qui se passe ... ça m’amène à penser que des trucs peuvent se passer là où je vis, si le Daubé n’en parle pas, j’en saurais rien. Et bon, quand on fait ses courses on sent bien que l’angoisse, le stress, sont palpables ces jours-ci ; les gens sont à cran et se défoulent sur les autres parce qu’ils ont personne à qui s’en prendre pour leurs frustrations .. Par exemple, on se fait marcher sur le pied à la queue du supermarché, et on pourrit la personne qui l’a fait, l’utilisant comme un bouc-émissaire pour tout ce qu’on subit et va subir encore un moment avec cette pandémie. Et je me dis qu’il doit y avoir des tensions qui débordent encore plus, des flics qui déboulent chez les gens pour faire bien régner la paix sociale, des gens qui balancent leurs voisins, des gens qui s’énervent sur les flics, etc. Peut-être que raconter ce qui se passe autour de soi, hors du contexte réseau social où notre parole sert à remplir les poches de milliardaires et où tout anonymat est impossible (et surtout, que c’est accepter ce monde/cette société qu’utiliser les réseaux sociaux), ça peut avoir du sens en ce moment, par exemple sur Cric, mais aussi avec des affiches, qu’on peut faire à la main, avec quelques stylos ou un peu de peinture ... c’est fou la créativité qu’on peut avoir quand on apprend à reconnecter ses neurones loin d’un écran.

Si quelqu’un a envie de réagir à ce qui est dit dans cet article, je me connecte de temps en temps sur le salon grenoble@conference.riseup.net, les instructions pour y accéder sont dans l’article "S’organiser à distance en temps de confinement".
Maintenant, si tout le monde préfère passer son hiver en faisant les zombies devant netflix et facebook, je me contenterai de regretter amèrement de vivre un confinement à une époque pareille, où on se fout de ce qui se passe tant qu’on a une connexion internet, et qu’on peut se faire livrer chez soi de la bouffe et toute sorte de produits achetés en ligne aux commerçants locaux ou à amazon ... et ça tombe bien, tandis qu’on ne peut légalement plus lire dans un parc toute une journée ou se promener en montagne, les installateurs de la fibre, eux, continuent de bosser activement - on voit leurs camionnettes dans certains quartiers où ils installent la fibre ; quand on marche en regardant devant soi, ce qui devient rare avec les smartphones, on peut voir au sol les entrées de la fibre, c’est des plaques en fer où il est écrit France Telecom -, comme si de rien n’était, parce qu’il faut une bonne bande passante pour s’abrutir devant youtube et faire des conférences sur zoom.

Si d’autres ont de meilleures propositions, ça serait chouette de les partager ici, pour essayer d’en sortir quelque chose de concret de tout ça.

Écrit le 2 novembre par une personne confinée qui a envie de rencontrer des complices qui refusent cette non-vie d’une société numérique et confinée

Notes

[1garde-à-vue

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