Point de vue sur le mouvement des lycéen.nes

Ce petit texte est un aperçu personnel que je donne après avoir traîné dans les blocages et manifs lycéen.nes de la première semaine de décembre. Je voulais exprimer un point de vue afin d’appeler à lancer d’autres choses en parallèle pour les aider, faire un point sur la répression et dénoncer l’âgisme (discrimination par rapport à l’âge) qui est porté contre ce mouvement.

Ça fait une semaine que ça bouge dans les bahuts de Grenoble. Ça bloque plus ou moins, avec des modes d’action différents selon les lycées. Dans certains on voit les poubelles et autres mobiliers s’entasser devant les portes dès 7h du mat’, portant des slogans et des banderoles, d’autres fois des lycéen.nes sont là, zonant autour d’un feu de poubelle (et ce qui traîne) ; une bouteille, une pierre jetée sur une vitre et la vigueur collective repart. La haute de l’administration vient régulièrement observer les têtes qui sont là.
« Y a le directeur qu’est là
- On s’en branle du directeur [avec une poubelle à la main] »
Ielles font gaffe tout de même, la répression disciplinaire des lycées va probablement tomber un jour pour certain.es.
Le dirlo de Vaucanson il y met du sien. Une fois il a couru seul sur 150 lycéen.nes qui essayaient de forcer un portail d’entrée, sans peur. Tout le monde est parti en courant, il s’est arrêté en faisant un fuck.

Des groupes de lycéen.nes tournent entre tous les lycées, parfois le groupe grossit notamment quand ielles passent aux heures de pause. Le groupe amène son mode d’action spécifique : à qui feu de poubelle, à qui petit coup de slogans gueulés. Ce n’est pas toujours simple : Parfois des confrontations classistes / racistes entre certains lycées (quartier pop’ quartiers riches / centre ville)
« Pas les racailles de Vaucanson » (un lycéen des Eaux Claires).
Question de sexisme et d’excès de virilisme avec quelques scènes de combat de coqs.
« Vient là petite pute, on va niquer ta mère. Va t’faire enculer ».
Faut dire aussi que certains lycées techniques concentre 90 % de mecs.
Malgré tout c’est l’un des objectifs permanent : tourner de lycées en lycées, un ballet incessant.

C’est la merde pour les flics. Ils passent leur temps à faire des allée-retour entre les lycées. Ils arrivent en trombe, parfois tout le monde part en courant et vont dans un autre lycée. Les flics se retrouvent bête sur place, et sont appelés dans un lycée à l’autre bout de la ville. Parfois ça balance de la caillasse, quand c’est possible d’en trouver. Dans tous les cas les flics sont vraiment détestés et c’est un autre objectif, les attaquer.
Les seules manifs où j’ai vu qu’on les empêchait d’attaquer, c’était par des gens d’orgas ou des adultes.

13h30, Alsace Lo’

Ça se traditionalise déjà, à côté de Jean Jaurès les aprèm faut tenir là bas, et c’est le fight permanent avec la police. Parfois des feux, parfois des vitres fissurées (quel toupet à la tag d’avoir laissé traîner ce tram, ils le referont plus une 2ème fois en tout cas), des tables et des chaises de ce bar traînent ? V’la c’est balancé dans tous les sens.

Les 2 actions les plus fréquentes sont soit des auto-réductions collectives des lieux, qui sont souvent convoités (lacoste, machines à boissons, …) , soit des sabotages des lieux qui leur sont socialement exclus. Et ça, les gens lambda comprennent pas car les bars, les trams, la voiture, les magasins chérots et l’organisation générale du centre ville leurs sont destinés. Malgré la violence (corporelle, morale ou symbolique) qu’ielles subissent, relativement peu de choses se font saboter.

Il y a aussi beaucoup d’éclate (ça manque parfois dans d’autres types de manifs) : 30 jeunes qui montent sur une remorque d’un camion, un autre qui se met sur le capot d’une voiture. Les voitures… Une partie leur apporte un complet soutien, une autre les engueulent / insultent ou accélère, rien à faire, la vie quot’ doit continuer pour elleux. Alors oui des fois y en a qui se font malmener.
Les flics arrivent, tirs de lacrymo, tout le monde part très vite, très loin, par toutes les ruelles possibles. Collectivement insaisissable… Même si le défaut c’est que ça laisse des individu.es sur le carreau (interpel’ ou malmenage). Mais ça s’arrête jamais. On dirait une dispersion permanente. Un moment tu revois les gens revenir, petit groupe par petit groupe, et c’est reparti, feu, caillou, gaz, course à pied… parfois 6 h d’affilée.

Répression policière :

C’est vénère et la colère des lycéen.nes est normale. Chaque manif à son lot de jeunes à l’hosto et au comico. Déjà plusieurs tirs de flash-ball aux visages.
Jeudi et vendredi après midi à Alsace Lorraine : Les flics poursuivent les jeunes qui courent en fourgon en fonçant. J’ai entendu ou vu au moins 3 jeunes se faire tamponner par un véhicule de keufs. Les flics tournent sur le boulevard et les ruelles en véhicule, parfois ouvrent la portière pour tirer dans le tas au flash-ball / lacrymo / grenade assourdissante tout en continuant de rouler. Une voiture s’arrête devant moi, 3 keufs équipés en sortent et fracassent à la matraque les 2 seuls faciès lycéen : « cassez vous, vous nous cassez les couilles depuis tout à l’heure », « rentrez chez vous, c’est fini la récrée » puis rentrent dans la voiture pour repartir à la chasse pendant que les 2 jeunes, blessés et étourdis fuient comme ils peuvent, les autres gens n’ont même pas eu un regard par les keufs.

« Ton tract anti-répression il sert à rien, on a tous déjà fait de la garde à vue » ai-je pu entendre dans un lycée de quartier pop’. La réalité est là, en plus de subir la répression liée à leur âge, certaines peuvent aussi subir la répression liée à leur origine sociale et au fait qu’ielles sont racisées.

Ça manque de médic. Ça manque de matériel pour se protéger. Ça manque de mobilier pour faire des barricades et se protéger de la mobilité policière. Ça manque de solidarité pour se cacher (même si ça se fait un peu).

A propos des pompiers caillassés :

Deux camions de pompiers sont restés tout le vendredi aprèm avec les lignes de keufs. Quand il n’y a plus personne, ils font un tour pour éteindre les feux ou arroser préventivement d’eau tout bout de carton qui traîne et enlever ce qui est inflammable. Un jeune a une entaille de 3 cm sur le crane suite à 15 coups de matraques policières et des coups de chassés pris dans la tête. Les pompiers sont appelés, ils mettent 20 minutes à venir, ils sont à 200 m pourtant…
En arrivant, pas une remarque, ils n’auscultent même pas le blessé, ils le prennent pour le mettre directement dans leur fourgon. Dans leur regard, tout le mépris de classe est là.
Ses ami.es essayent de regarder, ouvrir la porte :
« Est-ce que vous allez l’embarquer ?
- Non on passe juste un coup de téléphone » finit par dire un pompier. Pas un mot de plus, si ce n’est ouvrir leur porte en leur disant de les laisser travailler. Ils partent malgré c’qu’il avait promis sans dire où leur ami est emmené ni prendre un numéro pour les tenir au courant, ni dire qu’une attention sera portée pour que les keufs ne viennent pas les chercher à l’hosto… Ce qui était la peur première du blessé : la possibilité que des keufs – ses agresseurs – viennent lui a fait douter d’aller à l’hôpital. Dans ces conditions, on ne peut pas plaindre que les pompiers soient mal vu.

Agisme partout :

La notion des droits de l’enfance – droits des personnes mineures, est sur-présente dans le discours ambiant , mais elle est là pour cacher la confiscation des droits (des adultes) qu’ielles subissent. Si on veut donner 2-3 exemples : interdiction de choisir librement de circuler et son lieu d’habitation, de choisir ou non de subir telle éducation, son rapport aux autres (et notamment avec le monde adulte), de choisir sa sexualité, son emploi du temps et ses centres d’intérêts, le lieu où ielles souhaitent vivre ainsi que le mode de vie, la possibilité de choisir ses activités – son travail, la possibilité de pouvoir choisir d’avoir une rémunération ou des aides financières pour devenir indépendant, de choisir de se libérer de tout éducateur.ice, de quitter / choisir ses parents, de choisir son établissement, de les considérer comme pouvant être des sujets pensants…

Ca évolue dans le mauvais sens. Encore de nouvelles réformes en perspective, modification des spécialités dans les lycées mais qui vont valoriser les lycées prestigieux, c’est les gosses de pauvre qui vont se retrouver sur le carreau. Une réforme des universités qui font multiplier par 10, 20 ou 40 les frais d’inscription des étudiant.es étranger.ères...

Il est bien de rappeler cela pour connaître aussi les sources de mal-être ou de colère, qui, même si ce n’est pas revendiqué clairement, se retrouve toujours en toile de fond. Si la prison dans sa forme classique (Établissements Pour Mineurs) existe à partir de l’âge de 13 ans, tout un tas de structures carcérales sont là, et elles se masque parfois derrière un soit-disant fond éducatif : Centre Éducatif Fermé (CEF), Maison d’Enfants à Caractère Sociale (MECS), Aide Éducative en Milieu Ouvert (AEMO), …. En réalité, comme toute population dominée, les châtiments premiers qu’ielles subissent sont corporelles1 (que ça soit les flics qui les tabassent sans vergogne sous les yeux de tout le monde qui ne réagit pas, ou que ça soit les parents à la maison), morales et d’augmentation de contraintes (interdiction de sortir, obligation de faire ses devoirs, retrait de l’argent de poche si y en a,...).

Dans le cadre du mouvement lycéen, on a le droit à la panoplie habituelle des discours agistes. Ce discours est là pour les discriminer. A partir de cette invention de la notion de majeur-mineur ielles sont porté.es comme inférieur.es. On leur porte des critiques qui ne seraient jamais porté sur d’autres groupes sociaux. Une mécompréhension réelle existe contre les mouvements lycéens, il est souvent plus simple de produire des généralité agistes et de penser que c’est parce qu’ielles sont jeunes qu’ielles font les cons.

Ce discours à tendance à remettre en cause leur capacité à penser librement, au fait qu’ielles puissent décider en autonomie, qu’ielles connaissent leur limite, qu’ielles sachent s’organiser, qu’ielles sont des sujets pensant et sensibles.
« Ils n’ont que ça à foutre, faire chier les gens. Ca sert à quoi de brûler les poubelles ? Ce ne sont que des branleurs, la plupart ne savent pas pourquoi ils sont là. Ils aiment que foutre la merde. Ce sont des casseurs. Des racailles C’est pas comme ça qu’il faudrait qu’il fasse, ils devraient faire ça…. » etc, etc.

J’en discuter avec une personne de solidaires qui critiquaient le fait qu’ielles ne soient pas structuré. On en oublierait que c’est parce qu’ielles ne sont pas structuré.es qu’ielles se bougent, ne sont pas récupérables, ne sont pas contrôlables, ne sont pas trahit par des CGT, des UNEF, des UNL. Les structures attendent souvent avant de se lancer.

Et si, dans leur façon de faire il y a des logiques : ielles ont des répressions spécifiques qui ne sont pas les mêmes que les autres : plus de tirs de flash-ball que dans d’autres mouvements, les conseils de discipline, les parents, très peu de protection contre les armes de la police. Par contre ielles font ce qu’ielles savent faire, courir face à la violence policière. Mais ielles ont bien la niaque, faut l’observer, y a pas beaucoup de mouvement qui arrivent avec une telle rapidité à tenir 5 heures de blocages et 7 heures de manifs par jour sur une semaine.

Y a besoin d’aide. C’est possible et apprécié de venir à leur rendez-vous, déjà pour casser l’invisibilité de la répression qu’ielles subissent. Mais si c’est pour essayer d’amener du paternalisme comme peut le faire certain.es gilets jaunes qui essayent de les « protéger » mais passent plus de temps à leur donner des ordres sur ce qui doit être fait ou pas fait, ou si c’est pour les structurer de force ou faire de la récupération c’est mieux de passer son chemin.

Petite compile de ce qu’on a pu entendre côté de certain.es gilets jaunes : « N’allez pas sur la route », « on a négocié avec la police pour que si vous reculez ils s’en aillent » (sans rien demander à personne avant), « faut bien venir les aider, ça aurait pu être ma fille ».

Vendredi, manif lycéen.nes entre Vallier-libération jusqu’à la préf. Au milieu du chemin sur des tirs de lacrymo une partie du cortège part pour ne pas revenir. Y a des orga (l’orga lycéennes UNL, mais aussi des étudiant.es, solidaires,…). Et si c’est bien de voir que cette fois y a du mélange, ces orgas engueulent les gens qui jettent de pierre, négocient le parcours avec la police, se mettent devant la police pour les protéger des jets de pétards.

Dans la 2ème moitié du cortège, il est soudé (« restez derrière les banderoles »), les gens ne courent pas, y a des drapeaux, des banderoles, des slogans, pas d’arrestation ni de blessé. Mais on se fait diriger par la police, on arrive devant le rectorat avec un cordon de police devant. La route est déviée, on ne voit absolument personne de non manifestant.e sur la route. Et à la fin, un policier en moto nous demande de se mettre sur le trottoir pour rétablir la circulation et pour nous protéger des accidents. En attendant, suite au nivellement du mode d’action au nom d’une inclusivité, il restait dans ce cortège uniquement une population lycéenne qui est socialement destinée à l’université, tou.tes les autres se sont barrées. On a raté quelque chose dans la composition.

A partir de là, plein de possibilités s’ouvrent pour les aider : faire d’autres cortèges (ou des blocages spécifiques) avec d’autres modes d’actions, pour occuper les flics, ou les casser dans leur mobilité.
Par ailleurs, un soutien légal, medic et logistique (nourriture, thé/café, avocats, légal team, etc.) qui viendrait appuyer leurs actions et leurs choix est beaucoup plus pertinent qu’une tentative de noyauter politiquement leur mouvement.

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