Tropique de la violence coloniale

Natacha Appanah est l’une des invité.e.s vedettes du Printemps du livre de Grenoble (5-9 avril). Journaliste Mauricienne vivant en France, elle a publié Tropique de la violence, chez Gallimard en 2016, un roman dont l’histoire se situe à Mayotte. Je n’ai pas lu son livre. Par contre j’ai lu deux critiques qui m’ont alertées sur les clichés racistes, sexistes, coloniaux et anti-migrants que véhicule ce bouquin. Les organisateurs/ices du Printemps du livre de Grenoble et les lecteurs/rices de Natacha Appanah seraient bien inspiré.e.s de les lire.

Ces deux textes sont :
- « Mayotte en storytelling », de Fouad Ahamada Tadjiri, publié le 1er novembre 2016 sur le site du Muzdalifahouse
- « La voix du chasseur est toujours la plus forte », de Mohamed Nabhane, publié le 1er janvier 2017 sur le site LMSI

Le constat qu’ils font est le même. Dans la bouche de ses personnages, l’auteure de Tropique de la violence :

  • empile des clichés touristiques sur Mayotte : « le plus beau lagon du monde », « l’île au parfum », etc.
  • stigmatise les femmes comoriennes, « venues accoucher sur cette île française pour des papiers », et « qui se parfument le sexe au déodorant »
  • dresse un portrait virulent des « clandestins » à Mayotte, des miséreux arrivés sur des barques de fortune (« ce connard d’Africain qui est venu ici sur un kwassa comme un malheureux crevard »), qui s’entassent dans un « immense camp de clandestins à ciel ouvert » dans lequel des « bandes de gamins shootés au chimique font la loi ».
  • alimente le fantasme de l’invasion et oppose les comoriens entre elles-eux : « la moitié des habitants de Mayotte est constituée de clandestins »
  • ne prend jamais de distance avec cette idée que Mayotte, c’est la France, comme si le sujet ne devait pas être débattu.

En parlant de « clandestins » ou de « pression migratoire constante venue des Comores », Natacha Appanah adopte le point de vue de L’État français. Un État (post/néo)colonial qui attise la haine des Mahorais (habitant.e.s de Mayotte) contre les habitant.e.s des autres île de l’archipel des Comores considérés comme des « étrangers ». Un État qui mène des politiques sécuritaires et anti-migratoires meurtrières.

Touam Bona, un philosophe, écrit que l’auteure « reprend telle quelle les analyses policières [à Mayotte] sans jamais les questionner : pression migratoire, clandestins, etc. Aucune analyse critique sur l’action des institutions et de l’État français, aucune remise en cause du mode d’exercice de la souveraineté française et quasiment rien sur la violence d’État ».

Extrait de l’article de Fouad Ahamada Tadjiri

« Nathacha Appanah nous dit dans ses remerciements que « ce roman n’aurait pas existé sans l’aide précieuse et l’amitié » d’un Sous-préfet de Châteaudun, ancien chef de la sécurité civile, attaché à la préfecture de Mayotte, et d’un lieutenant-colonel qui a occupé les fonctions de directeur départemental adjoint au Service départemental d’Incendie et de secours (SDIS) durant huit ans à Mayotte ».

Extrait de l’article de Mohamed Nabhane

On pourrait rappeler à Natacha Appanah et à ses lecteurs-rices que Mayotte n’est pas la France.

Le texte qui suit est écrit à partir de deux autres textes :
- « Non, non, non, Mayotte ce n’est pas la France », de Hervé Cheuzeville, publié le le 20 octobre 2011 sur Rue89
- « Départementalisation de Mayotte : un renforcement des frontières coloniales ? », de Emmanuel Blanchard et Marie Duflo, publié le 06 avril 2009 sur LMSI

Mayotte est l’une des quatre îles principales de l’archipel des Comores (Mayotte, Grande Comore, Mohéli et Anjouan). Les habitant.e.s de ces îles parlent la même langue, ils ont la même culture, la même religion, la même histoire. Ils ont toujours circulé librement au sein de l’archipel. À partir de 1841, cet archipel a été soumis et occupé par une puissance coloniale : la France. Pendant la décolonisation, le pouvoir colonial a instrumentalisé la « volonté » des populations au service d’intérêts stratégiques. Les Comores représentait un enjeu crucial pour la « Françafrique » qui se constituait sur les décombres de l’ancien empire colonial. En 1974, les autorités françaises organisèrent aux Comores un référendum sur l’autodétermination. A l’immense majorité, les comoriennes se prononcèrent pour l’indépendance. Mais à l’inverse de ceux des autres îles des Comores, les habitant.e.s de Mayotte votèrent contre.

Depuis lors, Mayotte est restée dans le giron français et est devenue l’objet d’un grave contentieux, non seulement avec le nouvel Etat comorien, indépendant depuis 1975, mais aussi avec l’ONU. En droit international, les référendums d’autodétermination doivent s’effectuer dans le cadre des frontières coloniales. L’ile de Mayotte ne pouvait donc pas être détachées de l’archipel et rester « française ». C’est pour cela que la souveraineté de la France sur Mayotte n’a jamais été explicitement reconnue au plan international. Entre 1975 et 1995, l’Assemblée générale des Nations Unies adopta une vingtaine de résolutions réaffirmant la « souveraineté de la République fédérale islamique des Comores sur l’île de Mayotte ». Mais ça n’a pas empêché la France de terminer le processus d’appropriation de Mayotte. En 2009, la France « départementalise » cette île dont l’importance maritime et stratégique reste majeure.

La France s’est appropriée Mayotte, a balkanisé l’archipel des Comores, et mène la guerre aux habitant.e.s des autres îles traités comme des « clandestins » et des « criminels » :

Les Comores c’est l’un des pays les plus déshérités de la planète. Pour les citoyen.ne.s pauvres des Comores, Mayotte représente un véritable aimant (accès aux soins, à une éducation de qualité, à l’el dorado européen…). Mais depuis 1995, l’État français mène une guerre contre les comorien.ne.s « non Mahorais ». Avec l’instauration du « visa Balladur », ces derniers sont interdits de séjour sur un sol de Mayotte qu’ils considèrent comme le leur et sur lequel ils ont, bien souvent, des attaches nombreuses. La France empêche la libre circulation dans l’archipel, accentue la division entre les « bons » Mahorains et les « mauvais » Comoriens des autres îles transformés en « clandestins ». Le harcèlement policier et militaire de la population de Mayotte indûment considérée comme « étrangère » rend leur vie insupportable. La France traque et expulse en masse. 20 000 reconduites à la frontière par an. Avec la militarisation des côtes de l’île de Mayotte, l’entrée sur l’île est extrêmement périlleuse. L’archipel est devenu l’un des principaux cimetières marins de la planète. 10 000 personnes sont mortes en tentant de rejoindre Mayotte.

Non, définitivement, la France n’est pas Mayotte. Quant à la violence dont il est question dans le livre de Natacha Appanah, elle est le produit d’une situation coloniale qui a plus de 160 ans.

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