Rassemblement pour Doona : discours des organisateurices

Le mardi 29 septembre 2020 à 12h nous (quatre personnes trans de Grenoble) avons organisé un rassemblement devant le CROUS de Grenoble en mémoire de Doona. Plus de 100 personnes sont venues. Nous avons commencé par une prise de parole, suivie par une minute de silence, la pose d’une gerbe commémorative devant les locaux du Crous et ensuite deux prises de parole de syndicats étudiants (Solidaires Étudiants et l’UNEF). Voici le texte que nous avons lu au début du rassemblement.

Nous nous trouvons ici parce qu’il y a quelques jours nous avons appris la mort de Doona. Doona était une étudiante trans de 19 ans qui vivait à Montpellier, dans une résidence universitaire appartenant au CROUS. En situation de détresse psychologique, quelques jours avant sa mort elle a été accueillie de manière tellement transphobe par le service des urgences qu’elle n’a pas pu recevoir les soins dont elle avait besoin. Et dans la lancée le CROUS de Montpellier n’a rien trouvé de plus délicat à faire que menacer de l’expulser de son logement si elle n’arrêtait pas "avec ses crises". C’était le 23 septembre, et quelques heures plus tard Doona a définitivement mis fin à ses jours à la gare de Montpellier.

Nous avons choisi cet endroit de rassemblement [le CROUS de Grenoble] pour pointer du doigt les lourdes responsabilités de l’institution du CROUS dans la mort de Doona.
L’insensibilité dont ils ont fait preuve à Montpellier nous rappelle le geste de Anas, un étudiant précaire de Lyon qui, après avoir perdu sa bourse, en novembre dernier s’est immolé devant le CROUS. Il a laissé comme message « Vive le socialisme, vive l’autogestion, vive la Sécu ».
À Grenoble, jusqu’à la fin des années 2000, le CROUS dénonçait les étudiant-e-s sans papiers logé-e-s dans ses résidences et autorisait la police à rentrer pour les enlever et les déporter. Si cette pratique n’est plus autant d’actualité maintenant c’est juste parce que l’administration universitaire est arrivée à travers les contrôles administratifs à empêcher désormais l’accès aux logements étudiants aux étudiant-e-s sans papiers, qui se retrouvent donc maintenant dans des situations encore plus précaires.
Toujours sur ce même campus, au mois de mars 2017, la résidence Condillac, un vétuste bâtiment appartenant au CROUS, a brûlé à cause de négligences dans l’entretien. Ce bâtiment hébergeait une centaine d’étudiant-e-s presque uniquement d’origine africaine, qui se sont retrouvé-e-s à la rue du jour au lendemain. Le traitement de la situation de la part du CROUS a été complètement empreint de racisme : les personnes ont été laissées à la rue sans aucun plan d’hébergement valable et les dédommagements proposés ont été totalement dérisoires par rapport à la valeur des biens personnels perdus.

La mort de Doona nous rappelle tristement celles encore récentes de Laura et Mathilde, et de toutes les autres femmes trans qui nous ont quitté-e-s : tuées parfois, comme Doona, par la transmisogynie, la psychophobie et la précarité, mais aussi par le racisme, l’homophobie, le patriarcat, le colonialisme, la police, les clients de la prostitution et les lois qui empêchent d’exercer ce métier de manière plus sûre, l’école, l’institution familiale, le capitalisme... et la liste ne s’arrête pas là.

Nous ne connaissions pas Doona personnellement, mais si nous avons été touchées par sa mort, c’est parce qu’elle nous rappelle encore une fois à quel point le monde qui nous entoure en a rien à foutre de nous, que nous soyons des femmes trans, des précaires ou des personnes qui en chient avec leur santé mentale. Mais aussi parce qu’elle nous rappelle toutes les fois où nous avons été poussées à bout de notre envie de vivre, de notre santé mentale par les insultes quotidiennes, le harcèlement dans l’espace public, les humiliations sur nos lieux de travail, et le mépris à notre égard des milieux médicaux. Et aussi parce qu’elle nous rappelle toutes les fois où nous avons subi ces humiliations et ces violences et que personne autour n’a réagi, comme si la violence que nous subissons était de notre faute, parce que nous refusons d’être invisibles et de rester caché-e-s dans nos placards, comme si par notre existence même nous méritions non seulement votre violence mais aussi votre indifférence.

Si nous sommes ici, c’est aussi parce que le traitement médiatique de la mort des femmes trans est toujours déplorable et insultant. La presse présente les femmes trans décédées comme des hommes, voir des hommes déguisés. Même après notre mort, nous ne sommes que très rarement respectées.

Si nous sommes ici, c’est parce que Doona avait écrit sur Facebook -dans un post qui dénonçait les violences faites aux femmes trans- que si elle mourait et qu’elle était mégenrée elle voulait qu’on fasse péter un scandale. Hier plusieurs centaines de personnes se sont retrouvées à Montpellier et à Paris, et en ce même moment, des rassemblements similaires à celui-ci sont en train d’avoir lieu dans plusieurs dizaines d’autres villes en france. Donc, s’il vous plaît, parlez de ça avec vos proches, sur les réseaux, dans vos salles de classe, faites tout ce que vous pouvez pour faire du bruit.

Grenoble, mardi 29 septembre 2020

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