Internes exploités, patients en danger !

Défendre l’hôpital public

Tou.te.s parlent de la dégradation progressive des conditions de travail qui touche l’ensemble du personnel soignant. « Dans l’hôpital public, on est déjà au bord du gouffre » raconte Pauline.

« J’ai fait dormir un patient dans la salle de bain tellement il n’y avait plus de place. »

Les exemples sont nombreux et alarmants. Xavier, interne qui a choisi la médecine générale pour sa dimension humaine, raconte que se lever le matin pour se rendre à l’hôpital est devenu difficile. « Il y a une fois où j’ai fait dormir un patient dans la salle de bain tellement il n’y avait plus de place. Il y a une autre fois où j’ai fait patienter un papi pendant 13h parce que je n’arrivais pas à lui trouver de place en rhumatologie. Je ne l’ai pas vu pendant des heures, et quand je suis retourné le voir, il m’a dit « Vous m’avez oublié ». Je lui ai dit non, mais en réalité, ça ne servait à rien que je revienne le voir sachant que je n’avais pas de place pour lui. »

Laure critique avec virulence le manque d’entretien des locaux et explique qu’un jour un plafond est tombé sur un patient du service de réanimation. Les internes de pharmacie dénoncent également une situation de plus en plus pénible : « On est seul.e.s en garde pour l’hôpital entier donc ça devient aussi difficile pour nous de traiter correctement chaque demande de médicaments que l’on reçoit, avec donc le risque de louper des erreurs de prescriptions que les médecins peuvent faire car ils.elles sont débordé.e.s. »

« Un jour un plafond est tombé sur un patient de réanimation. »

De plus en plus d’internes, découragé.e.s par leurs conditions de travail difficiles, souhaitent se tourner vers le privé. Or, comme le souligne Laure, l’hôpital public soigne « tout le monde ». Laisser le « secteur privé prendre de l’ampleur face à un secteur public dégradé » , c’est renoncer à un système de soin pour tou.te.s. En psychiatrie, un interne dénonce la difficulté croissante pour faire admettre des patient.e.s dans l’hôpital public. Il est souvent obligé de se tourner vers des cliniques privées, beaucoup plus coûteuses pour les patient.e.s – ce qui accroît encore les inégalités. C’est donc l’ensemble de la société qui est touchée par ce manque de moyens humains et matériels dans l’hôpital public !

Des conditions de travail de plus en plus difficiles

Les politiques budgétaires d’austérité dans la santé rejaillissent directement sur les internes, qui sont appelé.e.s pour « combler les trous » de l’hôpital. Près de la moitié des jeunes médecins et 57% des urgentistes sont concerné.e.s par des symptômes du burn out, selon l’analyse des chercheurs des hôpitaux de Marseille. Légalement, le temps de travail d’un.e interne ne devrait pas dépasser 48 heures par semaine. Dans les faits, c’est rarement respecté. Luc nous le confirme « Beaucoup de mes collègues font beaucoup plus que 50 heures par semaine, 60 heures voire 70 heures. Sans être payé.e.s pour ces heures-là. »

Près de la moitié des jeunes médecins et 57% des urgentistes sont concerné.e.s par des symptômes du burn out.

En outre, ils n’ont parfois pas le repos de sécurité qui leur est légalement accordé après une garde de 24 heures. Ils.elles sont alors épuisé.e.s, ce qui les empêche de réaliser correctement la prise en charge des patient.e.s. Sans compter le stress que cela engendre au quotidien. Une interne de pharmacie raconte qu’à Chambéry, « le premier truc qu’on nous a fait signer c’est un accord écrit pour renoncer à notre repos de garde, étant donné qu’elles sont réputées « calmes ». » Samuel, interne en chirurgie orthopédique, renchérit « Il y a encore pas mal de chirurgien.ne.s qui sont de la vieille école, et qui disent que pour être chirurgien.ne, il faut bosser et que les repos de garde, c’est pour les faibles… C’est encore bien d’actualité ce genre de comportements. »

« Elle a déjà parlé plusieurs fois de suicide. »

Selon l’ISNI (InterSyndicale Nationale des Internes), un.e interne a deux fois plus de chance de se suicider que le reste de la population. Xavier témoigne en parlant de l’une de ses co-internes : « Elle s’est déjà retrouvée à travailler sur ses repos de sécurité, et elle a déjà parlé plusieurs fois de suicide. »

Une formation au rabais

La surcharge de travail des personnels hospitaliers et le manque de moyens alloués par l’Etat entraîne un encadrement de plus en plus bancal des internes. En pharmacie, certain.e.s internes de 1ère année se sont retrouvé.e.s affecté.e.s sur des postes de 3e et 4e année, une situation de toute évidence non adaptée à leur formation. Samuel, futur chirurgien, s’indigne « On passe beaucoup d’heures à l’hôpital à s’occuper de la partie médicale du service et on n’est pas assez au bloc en train de se faire former par les chefs. On passe du statut d’interne où on regarde les chefs opérer au statut d’assistant.e où on est censé.e.s savoir tout faire. » De manière générale, les internes craignent pour la solidité de leur formation et ne se sentent pas mis dans de bonnes conditions pour prendre les patient.e.s en charge.

« On passe du statut d’interne où on regarde les chefs opérer au statut d’assistant.e où on est censé.e.s savoir tout faire. »

De plus, la loi du 27 juillet 2019 interdit aux laboratoires de financer des formations pour les internes de spécialité et de pharmacie, pour éviter le lobbying. Mais l’Etat n’a cependant mis aucune alternative en place, ce qui force certain.e.s à payer la formation de leur poche. Une interne en neurochirurgie atteste ainsi avoir dépensé 7 500 euros l’année dernière pour se former.

Enfin, la réforme en cours du « big matching » met en place une nouvelle procédure d’affectation à la fin de l’internat de spécialité, qui dépendrait des appréciations des chefs de service et des postes ouverts par l’Agence Régionale de Santé (ARS). Cette réforme sur le point d’aboutir reste pour le moment obscure, autant pour les chefs de service que pour les internes de spécialité. L’ARS choisissant les postes, les internes craignent d’être envoyé.e.s dans des hôpitaux où ils combleront le manque de médecins et ne pourront pas être formé.e.s correctement. D’autant plus que la réforme prévoit un statut de médecin junior sur les deux dernières années d’internat, ce qui équivaudrait à plus de responsabilités pour une paye équivalente. Face à tous ces questionnements, l’ISNI demande le report de la loi, le temps de lever toutes ces zones d’ombre ou de pouvoir contribuer à la construction de la future réforme.

Un droit de grève difficile à exercer

Dans la loi, les internes ont le droit de faire grève et ne sont assigné.e.s qu’en cas de pénurie de médecins. Il y a en effet dans la santé un soin minimum à assurer : les situations vitales ou semi-urgentes, comme les accouchements. Toutefois, il y a un fort sentiment de culpabilité pour certain.e.s internes, ce qui peut expliquer que la moitié d’entre eux.elles n’ait pas choisi de se déclarer en grève mardi. Sans oublier que sur les 190 grévistes au CHU de Grenoble ce mardi 10 décembre, une trentaine se sont quand même rendus sur leur lieu de travail, par souci de ne pas délaisser leurs patient.e.s. Laure confie que « C’était compliqué de me mettre en grève le 10 décembre parce que mes co-internes ne me suivaient pas forcément, ou en tout cas avaient pas mal de questionnements sur le fait de faire grève dans une permanence d’accès aux soins. Ce n’est pas comme les trains, qu’on peut arrêter, là les patient.e.s quand ils.elles arrivent, il faut les prendre en charge. »

« C’était compliqué de me mettre en grève le 10 décembre. »

Depuis le 10 décembre, les assignations abusives des internes se multiplient. Ces assignations abusives concernent des situations qui ne relèvent pas de l’urgence ou du soin minimum, et qui devraient légalement être couvertes par des médecins. Elles sont la preuve du caractère indispensable des internes au fonctionnement de l’hôpital public.

C’est là le paradoxe terrible des grèves en milieu hospitalier : pour se faire entendre sur la dégradation des soins dans le public, faudra-t-il aller jusqu’à mettre en péril la permanence de soins ? D’une certaine manière, assurer la prise en charge des patient.e.s d’aujourd’hui en ne faisant pas grève pourrait mettre en danger la santé de ceux de demain, si l’hôpital public continue de se dégrader.

Faire converger les luttes

Pour Pauline, la grève peut fonctionner à condition de frapper suffisamment fort. Pour le moment, les internes de Grenoble suivent l’appel de l’ISNI et font la grève des gardes et des astreintes. Ils.elles ont également prévu une nouvelle journée de manifestations le 20 Janvier. A présent, il reste encore à convaincre les internes qui ne se sont pas déclaré.e.s en grève et à décider de la suite du mouvement. Faire converger les revendications des médecins avec le mouvement des retraites demeure un des sujets de débat majeur des prochaines semaines.

Seule la convergence des luttes permettra l’amélioration du service public !

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