Visages masqués, la contradiction à visage découvert

Qui se souvient de ces femmes musulmanes qui après sa promulgation ont tenté de contourner l’interdiction du voile intégral en portant des masques de protection respiratoire ? La loi permettant de se soustraire à l’obligation d’être découverte si des « raisons de santé » le justifient, certaines d’entre elles s’étaient même munies de certificats médicaux, plaçant bien des membres des forces de l’ordre dans l’embarras. Je les imagine aujourd’hui perplexes face à cette déferlante de visages masqués qui arpentent quotidiennement nos rues.

Alors qu’il y a quelques années, la France a activement milité pour bannir le port du voile intégral porté par certaines femmes musulmanes, elle vient de prendre une série de mesures imposant le port d’un masque médical de protection qui couvre le visage du nez au menton dans certains lieux publics.

Cette nouvelle obligation résonne étrangement dans notre pays qui, il n’y a pas si longtemps, énonçait dans ses dispositions règlementaires « La République se vit à visage découvert » pour interdire le port de vêtements couvrant le visage, ce qui visait implicitement le voile musulman intégral. La loi énonce depuis 2010 l’interdiction de la dissimulation du visage dans l’espace public dans ces termes : « Nul ne peut, dans l’espace public, porter une tenue destinée à dissimuler son visage. »

Pour des raisons de droits humains, il n’était en effet guère possible de cibler spécifiquement une pratique religieuse, ou d’interdire sa libre pratique en raison du principe de laïcité qui autorise l’expression religieuse dans l’espace public. C’est donc l’ordre public et la sécurité qui ont été visées par la loi.
Le voile, une atteinte à la société

Le débat public, lui, ne s’est pas embarrassé d’une telle prudence. Avant que la loi ne soit débattue, de nombreuses polémiques quant à la visibilité des musulman·es dans l’espace public français s’étaient succédées. Devenu président de la République en 2007, Nicolas Sarkozy avait engagé un débat sur l’identité nationale qui rapidement a pris la tournure d’une véritable remise en question de la légitimité de la visibilité de l’islam sur le sol français. À l’époque, Sarkozy avait déclaré que la « burqa [voile avec masque grillagé pourtant très rarement porté en France, ndlr] n’était pas la bienvenue sur le territoire de la République » prétextant qu’il ne s’agissait « pas d’un problème religieux », mais « d’égalité et de dignité de la femme ». Comme si soudainement les droits des femmes étaient devenus une priorité nationale. S’en était suivi un intense débat dont les arguments oscillaient entre instrumentalisation du féminisme et volonté de filtrage de l’identité française.

Dès 2008, la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité, pourtant censée lutter contre l’exclusion, avait déclaré : « La burqa porte une signification de soumission de la femme qui dépasse sa portée religieuse et pourrait être considérée comme portant atteinte aux valeurs républicaines présidant à la démarche d’intégration et d’organisation de ces enseignements. » Ce texte, tout comme les propos de Sarkozy, posait les bases de la perception de ce vêtement religieux comme étant à la fois fondamentalement anti-féministe et totalement étranger à la culture française. Bien que les débats se soient déroulés en l’absence des principales intéressées, nombre de personnes, en majorité masculines (et pour beaucoup peu connues pour leur engagement féministe) se sont positionnées comme hostiles au principe même de libre choix de ces femmes musulmanes.

On pouvait ainsi lire en 2009 dans le Figaro une définition quelque originale de l’ordre public « notion plus large que la seule sécurité » incluant « la norme, les bonnes mœurs ». Le journal rapportait le déroulement d’une mission d’information parlementaire ayant auditionné plusieurs juristes dont Guy Carcassonne qui avait déclaré : « En France, on cache son sexe et on montre son visage » ou le professeur Bertrand Mathieu qui avait recommandé de fonder la loi sur « le droit des tiers » : « Chacun, dans la sphère publique [ayant] le droit d’identifier la personne avec qui il contracte », selon lui.

Le prétexte invoqué relevait alors de bonnes manières traduisant en réalité la volonté de faire de la monstration du visage un acte consubstantiel à la bienséance française, pour mieux tracer une frontière entre bon·nes et mauvais·es citoyen·nes. La loi prévoira d’ailleurs en plus de l’amende l’obligation « d’accomplir un stage de citoyenneté », une sorte de stage de redressement culturel pour des Françaises non conformes.

En vertu de leur ethnocentrée conception de la présentation du corps des femmes, une telle tenue ne pouvait en aucun cas être le fait d’un choix éclairé, elle était nécessairement le fait d’une pression masculine, comme si la faculté des femmes musulmanes à disposer de leurs corps ne pouvait pas être le fruit d’une réflexion murie. L’opposition au port du voile était aussi motivée par des justifications culturelles, comme l’énonçait la circulaire du 2 mars 2011 interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public, qui sous tendait une incompatibilité radicale entre cette pratique et la culture française : « Se dissimuler le visage, c’est porter atteinte aux exigences minimales de la vie en société. Cela place en outre les personnes concernées dans une situation d’exclusion et d’infériorité incompatible avec les principes de liberté, d’égalité et de dignité humaine affirmés par la République française. »

L’opposition entre la présentation des corps visiblement musulmans dans l’espace public et le mode de vie à la française était alors explicite. Pour être reconnu comme une Française légitime et montrant son respect pour les traditions nationales, il fallait donc se soumettre à l’exigence de la présentation du visage, symbole d’un supposé « rassemblement autour de valeurs communes et sur la construction d’un destin partagé » selon le texte de la circulaire.
Le masque, un geste citoyen

Aujourd’hui, cette loi est toujours en vigueur et coexiste avec l’obligation du port du masque à certains endroits. Cela conduit à une contradiction majeure, où une attitude similaire peut désormais être à la fois obligatoire et interdite. Comme l’indique le journaliste James McAuley dans le Washington Post, « cela implique que si une femme musulmane pratiquante voulait accéder au métro parisien, il lui sera demander d’ôter sa burqa et de la remplacer avec un masque ».

On comprend donc que la question n’était pas la vie en communauté et l’adhésion à des principes collectifs reposant sur une éthique du vivre-ensemble mais bel et bien la volonté politique d’éradiquer toute expression jugée trop ostentatoire de la pratique d’un islam rigoriste. Il ne s’agissait pas tant de la défense de la République prétendument incompatible avec les visages couverts que celle de la promotion d’un principe assimilationniste qui ne tolérait pas les expressions culturelles minoritaires.

La loi contre le voile intégral avait été votée dans le but d’affirmer les contours de l’identité française dont on estimait qu’elle était attaquée. Paradoxalement, si un visage couvert pour des raisons religieuses était une offense anti-républicaine, le même visage, couvert dans un objectif sanitaire, est désormais le fruit d’un geste citoyen. Le choix de la présentation du visage ne peut donc être celui d’un l’individu minoritaire, ni traduire une culture non dominante.

On peut philosophiquement interroger le choix d’une femme de se draper des pieds à la tête derrière un vêtement, mais pourquoi lui nier la capacité la plus élémentaire de se penser comme tout individu doué de raison ?

Récemment, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner a dressé la liste des « signes de radicalisation » qui selon lui permettaient de détecter des musulman·es potentiellement extrémistes et violent·es. Parmi ces signes il a évoqué de nombreux gestes anodins, parmi lesquels « le port de la barbe ». Il y a adjoint le fait de « porter le voile intégral pour une fonctionnaire en dehors du travail » alors que les agents de la fonction publique ne sont soumis à une obligation de neutralité que dans le cadre de leurs fonctions. Il a aussi été question du fait de « faire la bise ou ne plus faire la bise » ou du « refus de serrer la main », ce qui est assez comique quand on sait que ces pratiques culturelles ont été fortement déconseillées voire bannies dans le cadre de la lutte contre le coronavirus.

Cela démontre une nouvelle fois que certaines habitudes majoritaires promues comme des marqueurs culturels sont en réalité tout à fait dispensables si une urgence l’exige. L’art de vivre français n’est absolument pas menacé par la situation actuelle, pas plus qu’il ne l’était par quelques voiles intégraux. L’injonction à vivre la République « à visage découvert » était en réalité une des nombreuses reformulations d’une idéologie assimilationniste portée par un débat obsessionnel et une énième instrumentalisation du féminisme visant à dessiner les contours d’une identité nationale excluante.

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