Troupes de montagne : une histoire coloniale

Il y a un peu plus d’un an, à Grenoble, les troupes de montagnes célébraient 130 ans d’existence [1]. Un encadrement militaire du parc Paul Mistral au profit des commémorations avait inauguré l’été 2018. Un millier de soldats défilait dans les rues, jusqu’à la place Verdun [2], lieu de la cérémonie. L’ampleur de l’évènement, étalé sur trois jours et sollicitant de grands moyens – tels qu’un énorme feu d’artifice - suscitait déjà l’étonnement. Au vu de ces dépenses fastueuses, il semble opportun de nommer les financeurs, privés comme publiques : la Ville de Grenoble, le département de l’Isère, la région Auvergne-Rhône Alpes, mais encore SAMSE, ou Nissan.

Le journal d’extrême-droite Valeurs Actuelles célèbre avec enthousiasme l’initiative, accordant au lieutenant-colonel Vincent Minguet une tribune, dans laquelle on peut lire :

« Que serait notre Histoire sans la Kabylie et l’Indochine ? Sans les actes de bravoure plus récents au Mont Igman en Bosnie, sur les hauts plateaux Afghans ou dans les ergs du Sahel ? Les troupes de montagnes sont de toutes les guerres et de tous les combats, défendant les idéaux d’une République fraternelle et libre. »  [3]

Un enthousiasme partagé par la droite royaliste : Jean de France, prince autoproclamé, dit duc de Vendôme, participe avec entrain aux commémorations pour lesquels il prononce un discours. [4]

C’est avec une surprise certaine qu’on apprenait le retour de la célébration cette année, les 14 et 15 juin. Annoncé comme une commémoration à l’occasion d’un anniversaire « exceptionnel », l’événement tend désormais à devenir annuel. Un article de Place Grenet annonce que la 27ème Brigade d’Infanterie de Montagne affirme vouloir faire de cet évènement « un incontournable pour les Grenoblois » [5]. Alors que le gouvernement brandit à tout va la laïcité, le programme de 2019 intégrait une messe à la cathédrale Notre Dame de Grenoble, paroisse connue pour ses positionnements réactionnaires.

Au-delà des accointances entre l’extrême droite et les troupes alpines, de l’imposition de matériel militaire lourd dans les espaces publics, il semble important de rappeler certains pans de l’histoire des troupes alpines.
Si les commémorations invoquent la figure du montagnard sportif, du résistant ou « diable bleu », les bataillons de chasseurs alpins (BCA) sont également partie prenante de l’histoire coloniale française, au passé comme au présent. Les BCA sont issus des chasseurs à pied, corps d’armée s’illustrant particulièrement durant la période des guerres coloniales. C’est le cas du 7ème bataillon de chasseurs à pied, stationné à Grenoble et à Varces. Le nom de Sidi Brahim évoque aux Grenoblois.es une école élémentaire et une rue. Célébrée comme un acte de « bravoure », la bataille de Sidi Brahim (Algérie, 1845) marque pourtant la défaite du 7ème BCA face aux forces menées par l’Emir Abd El Khader et résistant contre la colonisation. L’engagement des BCA en Kabylie contre la guérilla indépendantiste algérienne renforce cette filiation coloniale. La « mission de pacification de la Grande Kabylie » devient un laboratoire des stratégies contre-insurrectionnelles à la française. Les soldats mettent en pratique le contrôle des populations théorisé par le militaire français David Galula, qui connaît le succès au cours de cette période [6]. Les troupes alpines rasent les villages pour créer des camps d’internement sous administration militaire, dans le but d’éradiquer les soutiens à la guérilla tout en terrorisant la population par un usage massif de la torture.

Malgré une opinion globalement défavorable à la guerre d’Algérie, les troupes de montagnes ne contestent ni leur héritage, ni leur implication. À l’occasion des 130 ans, une exposition est inaugurée au musée des troupes alpines (site Bastille) : « Cimes d’Algérie : les troupes de montagne pendant la guerre d’Algérie (1954-1962) » [7]. Évoquant leurs actions en Grande Kabylie, les militaires se félicitent des succès de leur « mission de pacification ».

« Entre 1955 et 1962, [les troupes alpines] participent aux opérations de pacification en Kabylie et obtiennent des résultats remarquables. » https://www.defense.gouv.fr/terre/l-armee-de-terre/le-niveau-divisionnaire/1re-division/27e-brigade-d-infanterie-de-montagne

On peut voir exposés, en trophée de guerre, des drapeaux algériens cousus main ou encore des objets ayant appartenu à ceux et celles qu’ils nomment les « fellaghas ». Les encadrés ne manquent pas de regretter le « dramatique abandon de 1962 », c’est-à-dire la signature des accords d’Evian, qui mettent fin à la guerre d’Algérie. Justifiant les moyens employés par les impératifs de la guerre de guérilla, la torture et le viol comme arme de guerre n’y sont jamais nommés.

Un an plus tard, à nouvelle commémoration, nouvelle exposition : c’est désormais l’action des troupes alpines en Afghanistan qui est mise à l’honneur. Le lien avec l’exposition précédente est tout tracé. Alors que la théorie de la contre insurrection à la française a connu la gloire aux Etats-Unis et en Amérique latine, les troupes de montagne, envoyées sur leur terrain de prédilection sont un supplétif rêvé aux troupes américaines. Le parallèle avec la guerre d’Algérie est criant : il s’agit encore d’établir un contrôle des populations, et ce à l’appui de nouveaux moyens technologiques, afin d’isoler les « insurgés ». Les BCA tombaient un peu en désuétude depuis la fin de la guerre d’Algérie : baisse de budget, d’effectif, de matériel. L’Afghanistan leur offre un nouveau terrain d’engagement spécialisé fait de montagnes et de zones désertiques, signant leur grand retour dans l’organigramme de l’état-major, et donc dans le budget de l’armée.

Aux cotés d’une « coiffe traditionnelle afghane » figurent les insignes d’opérations extérieures menées par la France en Afrique. De nombreuses analyses [8]. ont démontré la visée néocoloniale des ces opérations : défendre les intérêts français, économique et politique, dans le but de maintenir des relations fortement dissymétriques.

Le discours de justification de la présence militaire française porté par les deux expositions présente de fortes similitudes avec les justifications coloniales du 19ème siècle. Ce sont les mêmes notions de progrès, de développement, d’éducation et de protection des populations qui sont invoquées pour contrôler, administrer et tuer. A nouveau, en Afghanistan, la France se pare d’une mission civilisatrice pour justifier son entrée en guerre.

Le musée des troupes de montagne livre l’histoire que l’armée écrit elle-même. Bénéficiant de son monopole sur les archives, le ministère de la Défense confisque des données précieuses, notamment concernant des opérations très controversées. Par exemple, celle de l’opération Licorne au Rwanda se déroulant avant et pendant le génocide il y a 25 ans, ne sont accessibles que par miettes. L’ouverture intégrale et gratuite des archives militaires est absolument nécessaire pour combattre le colonialisme et mettre à jour les crimes coloniaux.

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