Sur l’échec de la lutte en cours

Le mouvement dit « contre la réforme des retraites » dure depuis maintenant plusieurs semaines. Les étudiant.es ne sont qu’une composante très marginale et symbolique de ce mouvement social, à rebours d’une tradition historique de lutte. Le mouvement peine à simplement exister sur la fac. Cette réalité est d’autant plus surprenante que ce mouvement s’ouvre au milieu d’une suite de luttes sociales particulièrement vive et intense : lutte contre Parcoursup dans les facs et les lycées en 2018, le mouvement insurrectionnel des gilets jaunes qui ne s’est jamais réellement arrêté et la colère et l’indignation ressentie en novembre dernier suite à la tentative de suicide d’un étudiant précarisé…
Dans ce contexte on aurait pu s’attendre à un mouvement offensif qui puisse prétendre voir un président détrôné par la rue, ou, osons rêver, mener à un épisode insurrectionnel et révolutionnaire.
Ne voulant pas disserter sur le désintérêt étudiant pour la lutte à l’aune de sociologies changeantes ou d’évolutions idéologiques de la « classe étudiante » que d’aucuns appellent « la jeunesse », je vais plutôt me concentrer sur le mouvement, ses effets, ses acteurices, ses actions.

Des Assemblées Générales

Le mouvement actuel s’articule autour des Assemblées Générales. Elles ont pour rôle de rassembler et diffuser les informations, coordonner la lutte, rendre le mouvement accessible à de nouvelles personnes, permettre à des personnes non encartées de s’impliquer, décider certaines actions ainsi qu’organiser leur application et formuler des demandes aux autorités universitaires. En l’espèce ce n’est pas le cas : les AG ne décident que de leur reconduction à une date ultérieure ou d’actions uniquement destinées à produire une jolie photo. Pompant toutes énergies, cela crée un espace étouffant toute initiative à même d’intensifier la lutte. Par ailleurs la parole et la tribune durant les AG sont monopolisées par un groupe de militant.es à l’exception de rares interventions individuelles et isolées. Ces militant.es appartiennent au même groupe de l’UNEF/NPA, se connaissent, réunionnent et s’organisent ensemble. Ils et elles sont en mesure de se coordonner en amont des AG pour les pousser dans une direction qu’ils et elles auront choisies préalablement. Sans présumer de mauvaises intentions ou remettre en question l’engagement sincère de ces personnes, les effets collectifs produits sont ceux de l’hégémonie d’un groupe bien précis portant une parole politique et des propositions de lutte propres. Cela pousse toute personne en désaccord à se mettre en retrait de la lutte ou à voir sa parole, trop radicale/fraîche/ingénieuse/modérée ou pas assez virile, noyée dans le flux des éléments de langages de « convergence », de « massification », de « grève générale », du « rapport de force », de la « jeunesse » des références aux glorieuses de 1936 ou 68 et des registres de la détermination/insurrection/révolution.

De la « détermination »

Comme dit précédemment, le registre de la détermination et de la radicalité est omniprésent dans les AG, cortèges, slogans, banderoles et pages facebook. C’est un choix porté par le NPA/UNEF, qui détient micros et mégaphones à chaque manifestation. C’est pourtant bien éloigné de la réalité quand le NPA/UNEF s’oppose à toute tentative d’occupation, de cortèges en non mixité ou d’autoformation des prof.es et étudiant.es via l’UFR autonome ou quand le « cortège étudiant » refuse de suivre des Gilets Jaunes « déters et révolutionnaires » dans une tentative de détourner un cortège bien trop sage. Gilets Jaunes, « travailleureuses » précaires qui par ailleurs s’échinent à mener la convergence comme l’année dernière quand ils et elles sont venues massivement soutenir la lutte contre la hausse des frais d’inscriptions des étudiant.es étranger.es, et qui sont moteurs des luttes sociales depuis plus d’un an.
Il est notable que les principales actions revendiquées par les acteurices du mouvement étudiant sont des AG et des collages ( !) à l’exception des blocages de l’ARSH (bâtiment blocable avec l’accord de son directeur) et du tram (le temps d’une photo !) (Et au niveau de l’arrêt BU ?). Les actions les plus offensives et efficaces actuellement sont les retentions de notes, majoritairement portées par les prof.es de sciences ! Sans vouloir opérer une hiérarchisation virile et peu pertinente des moyens de lutte, il me semble qu’une lutte « révolutionnaire » et « déter » se situerait plutôt dans un spectre des blocages économiques aux affrontements de rue en passant par les sabotages, les genoux cassés des oppresseurs ou les cantines de lutte. Ce décalage est d’autant plus criant que certain.es ont institué l’entrée au tractopelle dans les ministères.
De plus il est particulièrement indécent d’entendre parler de la « guerre » que mène la police et de la « répression » vécue par les étudiant.es. Sans vouloir nier la réalité des violences subies par les étudiant.es privilégié.es, on regroupe sous le même terme, le vol d’un mégaphone, les mutilations des GJ, l’humiliation de Mantes-la-Jolie et l’occupation militarisée des quartiers populaires. Indécence d’autant plus forte que le NPA/UNEF s’est toujours tenu à distance de ces luttes, n’entretenant avec elles qu’un rapport théorique à même d’alimenter les « intervs ».

Quelques propositions et perspectives

A l’adresse des membres du NPA/UNEF si ils et elles veulent mettre fin à leur position hégémonique il est conseillé de restreindre le nombre de leur intervention ressassant les mêmes éléments de langage.
On vous invite à réfléchir à la pertinence de la présence de leadereuses charismatiques à l’avant des banderoles. La réalité d’un cortège encadré, folkorique, animé comme une sortie scolaire semble bien loin de la construction d’un rapport de force révolutionnaire.

Nous pouvons essayer d’arrêter d’attendre la venue en masse d’une hypothétique et homogène classe étudiante mais compter sur nos forces pour mener dès maintenant cette lutte.
Nous pouvons essayer de réformer nos AG afin de les rendre plus concrètes et moins verrouillées ou, si cela s’avère impossible, de les déserter pour construire ou investir d’autres espaces de luttes.
Nous pouvons essayer de mettre en place ou de promouvoir des actions plus offensives de blocages de l’économie (labo d’armements, dépôts TAG,…), d’occupations (présidences, rectorat, maisons de grève, squats,…).
Nous pouvons investir plutôt que de mépriser l’UFR autonome, tentative de faire exister la lutte sur nos lieux de travail et d’existence et, osons rêver, d’ouvrir une fac acquise au capitalisme.
Nous pouvons tenter de tourner nos efforts et d’adapter nos revendications vers les étudiant.es les plus précaires, celles et ceux qui taffent, celles et ceux qui en chient dans les CROUS pourris et trop chères.

Il est enfin bon de rappeler l’appel à bloquer les facs début mars. Dans cette perspective, il n’est pas trop tard pour mener une lutte offensive, puissante et inspirante. Sortons de nos routines militantes afin de construire une lutte à la mesure de nos ennemis.

ACABisous

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