SCIENCE : 1 – 0 :ART, Contre la biennale Experimenta et l’art au service du CEA

« Dans une société ou un système économique parfois en perte de vitesse ou du moins en proie au doute, l’imaginaire de l’artiste crée une vision autre et amène de nouvelles idées et de nouveaux projets que des schémas traditionnels ou contraints financièrement et économiquement n’auraient jamais pu envisager.
L’Atelier Arts Sciences a décidé de faire du rêve et de l’imaginaire artistique son fer de lance pour élargir le champs des possibles, explorer des terrains pas encore conquis, et amener une autre manière de faire, de penser et d’innover aux entreprises
. »  [1]

Du 11 au 21 Février se tient à Grenoble, dans différents lieux scientifiques et artistiques de l’agglomération grenobloise, la « biennale arts-science : Expérimenta » promue par l’Atelier Arts Sciences, le CEA et la salle de spectacle de Meylan, l’Hexagone.
On savait l’art passé depuis bien longtemps du domaine du savoir humain (au même titre que la philosophie, la spiritualité, l’histoire…) à celui d’un marché où se concurrencent des « œuvres » et des « artistes » devenus de pitoyables marchandises.
On connaissait l’art au service des idéologies et régimes de toutes sortes : l’art républicain, l’art soviétique, l’art national-socialiste…
Mais le phénomène d’hybridation entre l’art et les dispositifs technologiques in situ, dans les laboratoires, est un phénomène assez récent.
A Grenoble cela fait quelques années que ce genre de méfait se perpétue sous les yeux ébahis des ingénieurs contents de voir leurs machines servir la noble cause de l’Art et des artistes demandeurs de gadgets de plus en plus perfectionnés pour tenter d’assouvir leur désir d’absolu.

Le CEA : nouvel atelier pour artiste techno-compatible ?

L’atelier Arts Science est là pour ça. Cette structure du CEA permet à des artistes déjà rompus aux outils numériques et électroniques d’être en résidence au milieu de laboratoires scientifiques et d’expérimenter pendant 1 ou 2 ans leur propension à interagir avec toutes sortes de dispositifs technologiques. En collaboration étroite avec des ingénieurs, ces artistes utilisent les dernières trouvailles en électronique, physique des nano-matériaux et informatique, sous forme de prototypes, pour leurs « performances ». Ces résidences et « workshops » donnent naissance à des « œuvres » qui sont présentées lors des biennales du CEA Experimenta.
Prenons un petit exemple :

« Que peuvent créer une chorégraphe, un scénographe de théâtre ou une compagnie d’arts de la rue autour des nouveaux matériaux imprimés ? Le photovoltaïque souple, l’encre conductrice, les matériaux à retour haptique peuvent-ils donner naissance à des œuvres ? Réponse du 15 au 19 octobre, avec un workshop piloté par l’atelier Arts Sciences où des artistes travailleront avec des designers, des étudiants et des chercheurs. Le concept le plus porteur issu de l’atelier bénéficiera d’une résidence artistique de 18 mois afin d’aboutir à une œuvre. Celle-ci sera notamment présentée à EXPERIMENTA 2020. Le CEA, coordinateur du projet européen Prestige sur les nouveaux matériaux imprimés, est à l’origine de cette initiative. Prestige vise plus largement l’intégration de ces matériaux dans des produits grand public. » [2]

Pour cette année il y aura, en plus des spectacles, des « tables rondes » avec la population, une journée entre professionnels pour s’échanger les carnets d’adresses et tisser du réseau, un « media lab » c’est-à-dire un truc qui vous fait croire que vous êtes déjà dans le FUTUR, et surtout les « premières journées de l’informatique théâtrale » organisées avec l’Institut National Polytechnique Grenoble [3], l’Université et l’IDEX (apports financiers de l’État à l’Université).

Cette propagande techno-scientifique n’est pas nouvelle. A chaque saut technologique important, il fallait accompagner la marche forcée du progrès technique par des dispositifs d’acceptation dans la population. Les ateliers artistiques et ludiques en sont une manière (faire passer la pilule par le prestige de l’art et du détournement esthétique), les expositions universelles en étaient une autre en leur temps (par exemple l’Exposition internationale de la houille blanche de 1925 plébiscitant les bienfaits de l’électricité et de la force hydro-électrique). Ce genre de festival est en quelque sorte le versant culturel des « révolutions » technologiques de ces dernières années.

Et maintenant, ces festivités fleurissent dans toute la France [4], année après année, pour faire passer les pilules à répétition des aliénations techniques qui arrivent : après la bureautique des années 80, « l’interactivité » et le multimedia dans les années 90-2000, l’internet et la connectivité en 2010, et maintenant ce sont les casques de réalité virtuelle, l’internet des objets et « l’intelligence » artificielle.
Après avoir imposé les structures technologiques (câbles, ondes, fibres, machines/guichets automatiques) et le mode de vie qui va avec (boulot-métro-ordi-conso), les puissants organismes étatiques liés à la marche forcée du progrès comme les CEA, CNRS, INRIA, IDEX, EDF… se font mousser en toute fausse modestie par des artistes de renom venus goûter à la puissance sans limite des maîtres de l’Atome et du Photon.

La classe créative est la « tête de pont » de cette propagande culturelle

Bien sûr, ce genre de sauterie n’est pas destinée au tout-venant de la conso obligatoire de babioles technologiques, smartphone à cent balles et youtube en fond sonore, non. Et puis, « biennale » chez la plupart des gens, ça fait distingué, un peu chic, on ne voit pas trop à quoi ça ressemble à part qu’il y a du champagne et des artistes qui reçoivent des prix.
Normal, Experimenta s’adresse avant tout à la bourgeoisie intellectuelle, ou comme on dit aujourd’hui à la « classe créative » : journalistes du hype, technologues patentés, youtubeurs en manque de reconnaissance, scientifiques et scientistes venus admirer les ex-voto du dieu Progrès…tous sur leur trente-et-un pour ne pas manquer une goutte de ces prototypes hybrides artistico-techniques, sensés représenter le Futur-en-avant-première. Misère de demain !
Imposant les idées du Beau, du Vrai, du Laid, cette caste dite « créatrice » venue admirer le spectacle, utilisant les codes et langages de milieu, fréquentant les mêmes bars, galeries et marchés de plein air, aura tôt fait de s’auto-convaincre de la magnificence de la techno-science CEAesque. Reprenant mot pour mot la propagande d’État en matière de technologie, bien sûr nuancée par un propos critique (on a à faire à des BAC+ 5 quand même !), trouvant certaines performances « décevantes » ou « ennuyeuses » ou certaines technologies « peu convaincantes », ces petits soldats de la révolution culturelle iront quand même gloser à n’en plus finir sur leur « expérience » dans les circuits de la propagande habituelle : facebook, youtube, instatruc, télé... Tout ce ramdam aura permis de poser un imaginaire, de distiller de l’envie, de provoquer admiration et curiosité chez celles et ceux qui n’ont pas encore pu expérimenter le Futur, celui du CEA, de toute façon inéluctable si on en croit les autorités reconnues.
Car comme son nom l’indique, Experimenta, « expérimental », on se situe ici dans l’expérimentation, le prototypal, la recherche du nouveau.

L’hybridation, nouvelle méthode de domination

Le mélange (ils appellent cela « transdisciplinarité ») d’un domaine à la base libre des contraintes pécuniaires (l’art) et d’une structure étatique, qui pour le coup est un des socles économiques de la France (CEA) aurait de quoi, de prime à bord, choquer la morale convenue surtout si l’on ne tient pas compte du contexte.
En fait, ce mélange « expérimental » permet, dans notre époque spectaculaire et libérale-transgressive, où tout est permis dans la représentation mais jamais dans l’action (la forme a pris le pas sur la pratique), de transgresser les codes scientifiques et rigoristes de l’Ingénieur. Cet hybridation permet ensuite de les coupler au potentiel imaginatif et à la liberté de création de l’Artiste pour donner à la fois un dispositif scientifique prototypal et une performance artistique, le tout sous le nom trompeur d’ « œuvre ». L’Ingénieur se fait poète et l’artiste électronicien.
Derrière de fausses questions métaphysiques :
« 
la nature se marie-t-elle bien avec la technologie ? »
« l’artiste est-il un médiateur ?  » 
«  quelle est la place de l’œuvre d’art dans la recherche scientifique ? »
et moult énoncés type « bac philo » auxquels il n’y a jamais de réponse, mais qui donnent un vernis distingué et huppé, il se joue autre chose. Ce qui les intéresse véritablement, c’est d’hybrider la techno-science avec ce que l’on appelait avant les « Humanités », le reste c’est pour appâter le chaland. Le CEA essaie avec d’autres technophiles, admirateurs de la cybernétique de Wiener et de l’idéologie transhumaniste comme Milad Doueihi [5] et consorts [6], d’ouvrir de nouveaux marchés, certes, mais surtout de rendre calculable, normé et référençable ce qui jusqu’à présent échappait à ses rets : la littérature, l’œuvre d’art, la poésie, etc. Combattre toute liberté, toutes combativité chez les « intellectuels », souvent de gauche et qui, du temps des avant-gardes politisées surréalistes ou situationnistes, exhortaient à « démasque[r] les physiciens et vide[r] les laboratoires  » [7], voilà une bonne revanche du pouvoir.
Le CEA s’en fout du contenu de « l’œuvre », ce qui l’intéresse c’est que le médium soit numérique et higth-tech, qu’il englobe le message de son essence calculable et programmable faite de 0 et de 1. C’est que nous admirions l’écran qui scintille, c’est que l’œuvre en tant qu’objet numérique nous dise au final : « je suis là, j’existe et je fonctionne ». Comme le disait le clairvoyant Marshall Mac Luhan au temps de l’informatique naissante, «  le médium est le message » et le message ici est clair :
CECI EST INÉLUCTABLE !

L’artiste est un vendu et il survit sur son prestige passé

Les temps ont bien changé, et face aux mastodontes du type CEA, structure du capital et du pouvoir par excellence, que peuvent aujourd’hui ces êtres égotripés et branchés (dans les deux sens du terme), qui voient dans les joujous du CEA, non plus un moyen de conscientiser les masses ou de soulever les âmes, mais une forme de fuite dans la représentation, parce que de toute façon « à quoi bon ?  ». Qu’est devenue l’espérance en un changement total et intransigeant de la société qu’appelaient de tout leur cœur les suicidés de la société ? La poésie ne s’écrira plus par l’art et ces techno-artistes surfant sur l’aura passée des anciens poètes ne sont que des vendus, des bolloss.

Il faut arrêter de prendre ce genre de personnages et ces troupes artistiques pour les dindons de la farce car se représenter dans ce genre d’événement permet de se faire un nom tout en empochant quelques devises. Ce sont vraiment des cobayes volontaires, testant grandeur réelle des innovations et des procédés techniques mortifères qui seront intégrés dans la société dans les années à venir : casque de réalité virtuelle, biométrie, reconnaissance faciale, interaction homme-machine, etc. Les artistes nous les vendent mieux que n’importe quel commercial !

En plus de les promouvoir, ce sont de véritables expérimentateurs poussant ces innovations aux limites de leur usage, de leur fonction. Ceci permettant, dans un dialogue permanent avec l’ingénieur, de corriger des imperfections ou de découvrir de potentiels nouveaux usages pour ces machines.

Mais bien entendu, le véritable gagnant de ce manège c’est le CEA. Il peut, à peu de frais, faire redorer son blason, ouvrir les portes du Medialab Maison Minatec et, à travers l’attrape-nigaud du « ludique » et de « l’interactif » faire entendre qu’il est un lieu de « création », au même titre que la MC2, et qu’après tout, les recherches en armement, nanotechnologie et nucléaire : c’est pas si mal, même les enfants adorent !

D’ailleurs les partenaires du festival sont tous de fins connaisseurs en art, esthètes du Beau : Groupe Renault, GEG, l’ADEME, ou la French Tech, comment ne pas faire plus avisé ?
Quand au Scientifique, il est ravi. Pendant ces raouts, il aura pu intégrer des nouvelles manières de voir ses propres recherches, et aura senti le vent tiède de l’appel créatif se lever. Et pourquoi ne pourrait-il pas sauter le pas et lui aussi faire du techno-art ?
Marier l’art et la science n’a rien de nouveau, mais la manière dont le CEA procède a quand même quelque que chose d’énervant et de choquant pour qui, habitant de Grenoble ou de ses environs, sait que c’est bien là-bas, sur le Polygone Scientifique, derrière ses barbelés, dans ses labos et ses salles blanches, que sont prises les décisions importantes pour l’agglo en matière économique et stratégique et que s’élabore la domination technologique sur nos vies.

En brouillant les cartes et les frontières, les choses perdent leur nom et ainsi il devient difficile de les contester. Science, scientisme, techno-science, ingénierie, art, œuvre, gadget hight-tech, perdent leur spécificité, s’entremêlent dans la représentation et l’imaginaire. Ainsi nous avons du mal à critiquer l’un sans s’en prendre à l’autre. Ou dit autrement, les institutions mortifères comme le CEA, l’Armée, ou le CNRS immiscent leurs technologies dans des catégories jusque là épargnées comme l’art. Elles utilisent maintenant ces stratagèmes pour faire accepter leurs méfaits et leur goût infini et démesuré de puissance. En cela le scientifique rejoint l’artiste du siècle précédent dans ce qu’il y a de plus minable en l’humain moderne, sa volonté de puissance [8]..

texte à télécharger :

Notes

[1site internet de l’Atelier Arts Science (https://www.atelier-arts-sciences.eu/Le-cercle-des-mecenes)

[2Sur le site Atelier Art et Science

[3Voir le programme entier sur le site www.experimeta.fr

[4Par exemple, le FAN, Festival des Arts Numériques à Saint-Orens de Gameville ; le FACS, festival art et science de l’université de Bordeaux ; Mirage Festival, art, innovation et cultures numérique et bien d’autres.

[5Souvent invité pour des colloques et conférences dans les universités, Milad Doueihi, est un farouche promoteur de la numérisation totale des livres et donc de la faillite des bibliothèques (très pratique pour les fac qui veulent éjecter les livres, et numériser à outrance.). D’ailleurs les formations en humanités numériques se multiplient dans les fac comme à Lyon II, Montpellier, Paris etc.

[6Voir par exemple Marin Dacos, « Manifeste des digital humanities » (http://tcp.hypotheses.org/318) ; THATCAMP et Day of DH...

[7Tract du C.L.A.N. (Comité de Lutte Anti- Nucléaire) 19 février 1958, signé entre autre par André Breton.

[8Comme par exemple le groupe Futuristes dont certains membre ont rejoint le régime fasciste de Mussolini. Voir Michaud, Éric. « Le présent du futurisme. Les vertiges de l’auto-destruction », Mil neuf cent. Revue d’histoire intellectuelle, vol. 21, no. 1, 2003, pp. 21-42

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