Qu’est-ce que c’est que cette Histoire ?

Il ne s’agira pas ici de faire des suppositions sur qui aurait pu dégrader le monument aux morts de la libération de Névache, ou sur les raisons ou non, de cet acte. Il ne s’agira pas non-plus de savoir si le communiqué signé « des anarchistes du 05 » est écrit par des anarchistes ou non. Je tenterais ici d’ouvrir quelques pistes de réflexions autour des questions de l’antifascisme, de l’anarchisme et des mythes de la résistance. Ceci pour faire un peu de résistance intellectuelle aux argumentaires accusatoires et aux simplifications historiques.

Un texte circule accusant une action sur un monument aux morts de la résistance d’être une action de « fascistes » ou alors de personnes « politiquement perdu[es]. » qui devraient rejoindre « les groupuscules fascistes » . Le texte affirme ensuite que « les anarchistes sont antifascistes ! C’en est viscéral ! De ce simple fait, les anarchistes ne s’attaquent pas à ce qui symbolise la déculottée que vous avez pris il y’ a plus de 70 ans. »

Ceci est un peu vite dit.

Les histoires de luttes, de résistances et de tentatives révolutionnaires nous montrent que les mouvements anarchistes ou communistes (par « communiste » j’entendrais dans ce texte communistes-libertaires ou d’ultra-gauche, sinon je préciserai « stalinien ») étaient bien souvent en conflit avec l’antifascisme unitaire qui était prôné par les partis communistes staliniens ou les organisations de la bourgeoisie.
Le mythe de l’unité antifasciste permet d’oublier l’écrasement, par des antifascistes, des perspectives révolutionnaires et l’éradication de militant.e.s communistes ou anarchistes qui combattaient eux aussi le fascisme, mais au delà le capitalisme et l’État.
Que l’on aille voir du côté d’Antoine Gimenez pour la tentative révolutionnaire en Espagne, de Belgrado Pedrini en Italie, condamné après-guerre pour des actes commis avant la période de la résistance officielle au fascisme.

L’antifascisme, comme stratégie politique, n’est pas du côté des anarchistes, ni même des révolutionnaires.

De plus, l’accusation de « fascisme » a souvent été portée contre celles et ceux qui ne se soumettaient pas au stalinisme ou à la pacification capitaliste. Pour Gilles Dauvé « l’unique voie du succès [d’une révolution communiste] sera la multiplication et l’extension coordonnée d’initiatives communistes concrètes, dénoncées naturellement comme anti-démocratiques, voire ... "fascistes" » [Gilles Dauvé dans « Quand meurent les insurrections » http://lamaterielle.chez-alice.fr/quandmeurent.pdf]

La question du devoir de mémoire, de « l’émotion patrimoniale », du « culte de la charogne » est aussi régulièrement critiquée, comme le disait un libertaire proche d’André Dréan «  Les lieux de culte de la Résistance me débectent car ils cachent nos charniers.  » [Voir plus bas Les mythes de la résistance dans les Cévennes et ailleurs.] Bien souvent, la mémoire est l’histoire officielle, qui même si elle évolue avec le temps, à du mal à se souvenir des groupes « immigrés », des bataillons des colonies, des maquis espagnols anarchistes. Ce devoir de mémoire patriotique, voire nationaliste sert soi-disant à ce que ne se reproduisent pas les mêmes évènements. Pourtant la France est en guerre, des génocides ont été perpétré avec parfois la complicité de l’armée française, les frontières sont bien gardées et tuent, le capitalisme fait des ravages.

Ceci pour dire qu’il faut se méfier des mythes que l’on peut véhiculer, parce que l’on est énervé.e.s, parce que l’émotion est trop forte, mais aussi qu’il faut se méfier de l’accusation de « fascistes » à tout va parce que l’on ne partage pas telle ou telle action. Dans ce cas une action qui s’en prend à un symbole, mais un symbole bien ambivalent, qui a permis d’enterrer les tentatives révolutionnaires par la déclaration officielle de la fin de la résistance, et de commémorer ses mort.e.s officiel.le.s.

À la résistance qui ne s’enterre pas, pour un monde sans frontière et sans France, et à nos vies !

Julien-Paul.

Quelques extraits et leurs sources

« Pour battre Franco, il fallait d’abord battre Companys et Caballero. Pour vaincre le fascisme, il fallait d’abord écraser la bourgeoisie et ses alliés staliniens et socialistes. Il fallait détruire de fond en comble l’État capitaliste et instaurer un pouvoir ouvrier surgi des comité de base des travailleurs (...) L’unité antifasciste n’a été que la soumission à la bourgeoisie. »

Manifeste d’Union Communiste, Barcelone, juin 1937
cité par Gilles Dauvé dans « Quand meurent les insurrections » , http://lamaterielle.chez-alice.fr/quandmeurent.pdf

Les mythes de la résistance dans les cévennes et ailleurs.

« De plus, au gré des rencontres avec les retraités staliniens des FTP, nous en apprenions de belles sur l’histoire réelle de la Résistance dans les Cévennes et dans les zones avoisinantes. Bon nombre d’entre eux justifiaient toujours la liquidation des oppositionnels au nom de l’union nationale, à l’extérieur comme à l’intérieur des FTP, des trotskistes aux anarchistes, ceux-ci étant en règle générale des réfugiés de la guerre d’Espagne. L’une de ces immondes opérations eût d’ailleurs lieu à 50 kilomètres à peine au sud de Sainte-Croix, si mes souvenirs sont bons, contre des Espagnols libertaires et quelques Allemand proches du communisme des conseils. Nous étions maoïstes, très jeunes et très cons, mais déjà assez révoltés pour que de telles attitudes sordides nous révulsent. Au fil des mois, l’épopée héroïque des prétendues guérillas ressemblait décidément à ce que nous connaissions trop bien  : le militarisme d’Etat. Dégoûtés, nous décidâmes d’arrêter là l’aventure. D’ailleurs, la chefferie locale du PCF, ayant appris que des maoïstes braconnaient sur ses terres, commençait à nous rendre la vie impossible, verrouillant le terrain via les associations d’anciens combattants à sa botte et n’hésitant à nous balancer à la gendarmerie dans la pure tradition de la Résistance.
[…]
L’organisation de la Résistance fut le prélude à la reconstitution de l’État nation hexagonal. Rien de moins autonome, vu sous cet angle, que les FTP, y compris dans les Cévennes, à moins d’avaler l’histoire officielle du maquis, telle qu’elle est racontée par les associations d’anciens combattants. La Résistance, pour moi comme pour les compagnons de la génération précédente qui eurent affaire à elle, c’est essentiellement l’histoire de la liquidation, parfois par les armes, de la moindre tentative d’autonomie, y compris dans les maquis créés en dehors d’elle. Comme le disait l’un de mes proches, libertaire aujourd’hui décédé  : «  Les lieux de culte de la Résistance me débectent car ils cachent nos charniers.  » N’oublions jamais que le Parti des fusillés fut celui des fusilleurs. »

André Dréan
https://www.non-fides.fr/IMG/pdf/mythes_de_la_resistance_final.pdf

« Clore définitivement la partie contre le fascisme, mais à notre façon »

Le 25 avril 1945, à la chute définitive du régime, une extrême allégresse s’est déchaînée dans toutes les formations de partisans parmi ceux qui avaient d’abord mal supporté le fascisme, et qui avaient ensuite risqué leur vie pendant des années sur les montagnes : l’euphorie de ceux qui avaient eu raison de l’ennemi.

« Certes, la révolte armée avait créé une situation résolument différente, pour autant à nous anarchistes, la nouvelle période ne nous apparaissait pas comme le paradis sur terre. On peut dire qu’on était passé d’une situation monopartidaire dictatoriale à une autre, plus libérale, qui admettait plusieurs partis au gouvernement. On était passé d’une forme de capitalisme autarcique à une forme de capitalisme international. L’idéologie propagée par le nouveau régime, entre autres par les partis, était décidément cléricale —au sens le plus moyenâgeux du terme.

Le lecteur peut imaginer quel genre de réflexions ont pu faire mes proches et mes compagnons sur cette situation. Je n’exagère pas en disant que les catholiques, à Carrare et dans sa province, ont toujours été une minorité ethnique en voie d’extinction, et qu’on n’a jamais aimé ni pu supporter les prêtres. Cette nouvelle réalité démocratico-cléricale, outre la présence des Américains à la maison, détonnait, ne nous enchantait pas, ne nous plaisait guère.

Nous, anarchistes, avons de toute façon commencé à nous organiser dès le 26 avril : nous avons formé des groupes et réorganisé la Fédération Anarchiste Italienne. Nous sommes passés de la clandestinité à une forme de propagande et de lutte typiques d’un régime à libertés formelles garanties. A partir du 26 avril, avec d’autres compagnons, nous avons décidé de clore définitivement la partie contre le fascisme, mais à notre façon. En fait, après avoir chassé les Allemands, je n’avais nullement l’intention d’oublier tout le reste. Que la révolution se fasse ou non, je ferai la mienne. Je ferai payer aux tyrans, aux affameurs, aux propriétaires, toute la faim, la misère et la désespérance du fascisme. Je voulais les persécuter comme eux nous avaient persécutés. Ma vengeance aurait été mon pardon. Mais les nouveaux patrons n’étaient pas de cet avis : Pietro Nenni par exemple [10], commissaire aux épurations, ne s’en est pas pris aux gros poissons, aux requins. Il a préféré frapper les jeunes, les sympathisants de village, quelques pauvres crétins qui comptaient pour du beurre. Grâce à cette manœuvre, l’Etat italien se retrouva avec une magistrature et une police à nouveau pleines de cadres fascistes. Le procureur de Gênes savait par exemple très bien que nous, les victimes du fascisme, n’aurions pas pardonné si facilement et si catholiquement aux fascistes et à leurs souteneurs. J’imagine que ce même procureur, rien qu’en lisant mon dossier, avait compris à quel individu il avait à faire. C’est pour cela que j’ai ensuite passé 32 années en prison. Mon crime : avoir lutté contre le fascisme et l’avoir « vaincu ».

J’ai été arrêté par les policiers de la République bourgeoise née de la Résistance au cours d’un guet-apens, en mai 1945 à La Spezia, où j’étais en train de débusquer des fascistes que personne n’avait envie de dénicher. J’étais seul dans l’embuscade qui me fut tendue, mais des compagnons comme Giovanni Zava, qui avaient fait la résistance à Serravezza et dans la région de Pistoia, furent faits prisonniers presque en même temps pour les mêmes raisons. On nous accusait d’avoir participé à la fusillade de 1942, au cours de laquelle un policier avait été tué. »

Belgrado Pedrini.
« Nous fûmes les rebelles, nous fûmes les brigands... » de Belgrado Pedrini, éd. Mutines Séditions Repris de L’Anarchisme contre l’antifascisme, Non Fides, https://infokiosques.net/lire.php?id_article=722


Le culte de la charogne

« Le culte des morts est une des plus grossières aberrations des vivants. C’est un reste des religions prometteuses de paradis. Il faut préparer aux morts la visite de l’au-delà, leur mettre des armes pour qu’il puissent prendre part aux chasses du Velléda, quelques nourriture pour leur voyage, leur donner le suprême viatique, enfin les préparer à se présenter devant Dieu.

Les religions s’en vont, mais leurs formulent ridicules demeurent. Les morts prennent la place des vivants.

Des nuées d’ouvriers, d’ouvrières emploient leurs aptitudes, leur énergie à entretenir le culte des morts. Des hommes creusent le sol, taillent la pierre et le marbre, forgent des grilles, préparent à eux tous une maison, afin d’y enfouir respectueusement la charogne syphilitique qui vient de mourir.

Des femmes tissent le linceul, font des fleurs artificielles, préparent les couronnes, façonnent les bouquets pour orner la maison où se reposera l’amas en décomposition du tuberculeux qui vient de finir. Au lieu de se hâter de faire disparaître ces foyers de corruption, d’employer toute la vélocité et toute l’hygiène possible à détruire ces centres mauvais dont la conservation et l’entretient ne peuvent que porter la mort autour de soi, on truque pour les conserver le plus longtemps qu’il se peut, on balade ces tas de chair en wagons spéciaux, en corbillards, par les routes et par les rues. Sur leur passage, les hommes se découvrent, ils respectent la mort.

Pour entretenir le culte des morts, la somme d’efforts, la somme de matière que dépense l’humanité est inconcevable. Si l’on employait toutes ces forces à recevoir les enfants, on en préserverait de la maladie et de la mort des milliers et des milliers.

Si cet imbécile respect des morts disparaissait pour faire place au respect des vivants, on augmenterait la vie humaine de bonheur et de santé dans des proportions inimaginables.

Les hommes acceptent l’hypocrisie des nécrophages, de ceux qui mangent les morts, de ceux qui vivent de la mort, depuis le curé donneur d’eau bénite, jusqu’au marchand d’emplacement à perpétuité ; depuis le marchand de couronnes, jusqu’au sculpteur d’anges mortuaires. Avec des boîtes ridicules que conduisent et qu’accompagnent des sortes de pantins grotesques, on procède à l’enlèvement de ces détritus humains et à leur répartition selon leur état de fortune, alors qu’il suffirait d’un bon service de roulage, de voiture hermétiquement closes et d’un four crématoire, construit selon les dernières découvertes scientifiques. 
[…]
Comment pourrait-on connaître la vie alors que les morts seuls nous dirigent ?
Comment vivrait-on le présent sous la tutelle du passé ?
Si les hommes veulent vivre, qu’ils n’aient plus le respect des morts, qu’ils abandonnent le culte de la charogne. Les morts barrent aux vivants la route du progrès.
Il faut jeter bas les pyramides, les tumulus, les tombeaux ; il faut laisser la charrue dans le clos des cimetières afin de débarrasser l’humanité de ce qu’on appelle le respect des morts, de ce qui est le culte de la charogne. »

Albert Libertad, l’anarchie, 31 octobre 1907.
https://infokiosques.net/lire.php?id_article=1201

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