Punition collective, maccarthysme et préparation de l’opinion aux sacrifices

Les dessous de l’instrumentalisation de l’émotion face à l’horreur

« Entre l’annonce du confinement et l’émotion suscitée par les attentats de Conflans et de Nice, Emmanuel Macron bénéficie d’un « effet drapeau » et d’un resserrement de la communauté nationale autour de la figure du chef de l’État » Frédéric Dabi, directeur général adjoint de l’Ifop[i].

Il y a l’horreur, l’émotion qu’elle suscite et l’instrumentalisation de celle-ci. Ces trois dimensions de l’actualité sont aisément et en permanence confondues dans le tsunami idéologique qui a déferlé dans nos médias jusqu’à donner la nausée. Communicants, pseudo experts, chroniqueurs et hommes politiques se sont succédés sur les plateaux pour nous appeler de manière convergente à renoncer à la réflexion sur les causes, pour menacer ceux qui refuseraient de le faire, pour légitimer les mesures liberticides prises par le gouvernement, pour imposer une logique de guerre de l’intérieur, etc. Le deuil partagé, l’émotion collective et sa signification, le besoin de savoir et de comprendre, etc., ont été sacrifiés sur l’autel de l’instrumentalisation écœurante par un gouvernement tentant de contrecarrer une crise de légitimité béante. Les conséquences prévisibles n’ont pas tardé : nouvelles mesures législatives liberticides, annonce de la volonté d’interdire des associations comme le CCIF ou baraka city, diffusion de la peur chez les musulmans ou supposés tels, surenchères islamophobes, tétanie de tous ceux qui ont peur d’être taxés « d’islamo-gauchistes ». Reprendre l’initiative est une urgence. C’est en effet dans de telle séquence d’accélération de l’histoire et d’imposition de la peur que se réunissent les conditions de possibilité du consentement au pire.

Un monde immonde engendre des actes immondes

Au moment des attentats de 2015 nous écrivions un article ayant comme titre : « Un monde immonde engendre des actes immondes : Ne pas renoncer à penser face à l’horreur[ii] ». Refuser, empêcher ou rendre impossible la réflexion sur les causes est une procédure classique de la gestion des crises des classes dominantes. Ces crises sont toujours en effet un moment de vérité où les voiles idéologiques parvenant habituellement à masquer les causes réelles des faits sociaux sont fragilisés. Cinq ans après le fanatisme religieux continu de tuer atrocement et le besoin de masquer les causes réelles est encore plus prégnant pour les dominants du fait d’une crise de légitimité qui s’est considérablement accrue depuis les drames de 2015. La colère sociale atteint des sommets même si elle n’a pas encore trouvé les moyens d’une expression convergente. Entretemps en effet le mouvement contre la réforme des retraites, celui des Gilets Jaunes et celui contre les violences policières d’une part et la gestion calamiteuse de la pandémie d’autre part sont venus dessiller bien des yeux sur la nature des politiques dominantes et sur leurs conséquences : paupérisation et précarisation massive à un pôle et enrichissement massif à un autre, déclassement généralisé touchant désormais une partie importantes des « classes moyennes », guerres à répétitions pour les ressources énergétiques et les minerais stratégiques, destruction des services publics et en particulier du système de santé, violences policières contre les mouvements sociaux, etc. C’est dans ce contexte qu’il faut, à mon sens, appréhender l’interdit de pensée que l’on tente de nous imposer sur les causes du fanatisme religieux meurtrier. Car de deux choses l’une : ou il est issu de groupes organisés ou il s’origine d’actes individuels. Dans le premier cas l’interrogation sur l’origine de ces groupes et sur les raisons de leur longévité est incontournable. Dans le second celle sur les processus sociaux qui rendent possibles de tels passages à l’actes individuels meurtriers l’est tout autant. Dans les deux cas la responsabilité des politiques dominantes est engagée. On comprend mieux dès lors le refus et l’interdit d’une réflexions sur les causes que l’on tente de nous imposer.

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