Pour contre-dire l’argumentaire qui genre les comportements humain : Extraits du livre Crise de la masculinité

Descriptif :

L’idée de cet article est d’avoir sous la main un argumentaire qui cible, précisément, la tendance qui genre et compartimente les personnalités humaines en fonction du genre ou du sexe, sous couvert d’un déterminisme biologique ou d’archétypes culturels.
Ainsi ceux et celles qui cherchent, comme moi, à avoir un support, plus court que le livre, regroupant des arguments pour contrer des idées du discours masculiniste sur l’essentialisation des différences entre les sexes ; je me suis permis de faire un condensé.

Je pense qu’il est temps d’en finir avec ces conceptions qui s’attardent trop sur ce qu’il peut y avoir entre nos jambes pour justifier les différents rôles et comportements qu’il y a, à l’intérieur des cultures.

Extraits

Le Discours de crise de la masculinité se contente rarement d’évoquer la souffrance des hommes, proposant tres souvent des conceptions dogmatiques du masculin et du féminin et précisant qui doit gouverner et qui doit obéir, qui doit travailler et pour qui, qui a droit aux meilleurs emplois, qui doit écouter et qui doit se taire, qui peut s’approprier la sexualité de l’autre, qui peut frapper ou même tuer pour exprimer sa possessivité (pudiquement qualifiée de jalousie), etc.

Le discours de la crise définit généralement la masculinité comme compétitive et agressive, ce qui sous-entend qu’il y aura nécessairement des gagnants et des perdantes. A l’inverse, le féminin relèverait de la passivité et de la paix, de l’entraide et de l’égalité.

Avec pareille assignation d’attitudes et de rôles, inutile de se demander qui gagnera la guerre des sexes ! Si le masculin est synonyme de hiérarchie, de domination et d’inégalité entre les sexes, le masculin serait par essence incompatible avec l’égalité des sexes, et donc par essence antiféministe.. C’est tout le moins ce que laisse entendre le discours de la crise de la masculinité.

Mais ce discours n’est pas toujours ouvertement antiféministe et il appelle parfois les féministes à exprimer de l’empathie et même de la pitié envers les hommes, qu’ils soient enfants ou adultes. On laisse même entendre que le mouvement féministe est voué à l’échec s’il ne s’occupe pas des hommes et de leur souffrance. C’est ce qu’insinuent des hommes antiféministes, mais aussi certains hommes qui se présentent comme alliés des féministes. [...]


Au début du XXe siècle, Virginia Woolf soulignait elle aussi, avec son ironie habituelle, que « peut-être, lorsque le professeur insiste d’une façon trop accentuée sur l’infériorité des femmes, s’agit-il non de leur infériorité à elles, mais de sa propre supériorité. C’est cette supériorité qu’il protège avec tant de fougue et d’énergie ». L’important pour le suprémacisme mâle n’est donc « pas tant qu’elle [la femme] soit inférieure, mais plutôt que lui [l’homme] soit supérieur ».

Bien d’autres féministes, dont Simone de Beauvoir, ont rappelé que cette obsession au sujet des différences entre le masculin et le féminin cache en réalité une obsession au sujet de la hiérarchie et la domination. [...]


Bref, sommes nous prêts à ce qu’il n’y ait plus de différences entres les sexes en termes de pouvoir, richesse, ressources, travail, etc, Sommes-nous prêts à ne plus être des hommes, mais seulement des êtres humains comme les autres qui ne seraient pas supérieurs en raison de leur sexe ? Sommes-nous prêts à considérer la combativité, l’autonomie, la solidarité et l’entraide comme des valeurs ou des attitudes humaines, et non pas masculines ou féminines ? Sommes-nous prêts à considérer que les taches de travail ne sont pas assignées à des sexes, mais à des capacités humaines que les hommes comme les femmes peuvent avoir, ou pas ?

Pour bien saisir cette idée voulant que les identités de sexe soient politiques, il convient de suivre l’avis des sociologues Douglas Schrock et Michael Schwalbe qui proposent de toujours penser les hommes en fonction de ce qu’ils font concrètement, et non en fonction d’un idéal abstrait de la masculinité qui serait l’unique porteuse de certaines valeurs et caractéristiques humaines.

C’est aussi ce que suggère l’anthropologue colombienne Mara Viveros Vigoya, pour qui « la masculinité représente une position de pouvoir dans les relations de genre et comprend un ensemble de pratiques à travers lesquelles les hommes et les femmes assument cette position. C’est-à dire qu’on n’est pas masculin per se, mais parce qu’on adopte certaines manières d’être et d’agir associées à la domination et au pouvoir ».

Je performe mon identité masculine comme un acteur qui endosse un rôle, pour reprendre les idées de Judith Butler, par mes paroles, mes attitudes, mes gestes. C’est à travers la répétition de cette performance que je me constitue et que je suis considéré comme un homme, ou non, dans le monde du travail (gratuit et salarié), dans le sport, en famille et en couple (hétérosexuel), etc. [...]


Pour en finir avec l’identité masculine.

En 1994 aux États-Unis, le groupe Hommes noirs pour l’éradication du sexisme (Black Men for the Eradication of Sexism) déclarait :

« Nous croyons que même si nous sommes opprimés en raison de notre couleur, nous sommes aussi privilégiés en raison de notre sexe et nous devons donc prendre nos responsabilités pour mettre fin à ce privilège. Nous vivons dans une société qui en plus d’être raciste, classiste, homophobe et capitaliste est aussi fondamentalement sexiste. Nous ne sommes pas immunises contre le sexisme du fait que nous sommes noirs. nos relations avec les femmes doivent être fondées sur le principe d’égalité. [...] La masculinité est une création sociale unidimensionnelle qui n’a rien à voir avec la réalité biologique. Les notions comme "masculin" et "Féminine’’ servent qu’à entretenir le sexisme ». [je souligne]

Ces hommes noirs ne sont pas les seuls hommes vouloir combattre le patriarcat dont ils sont bénéficiaires, même s’ils subissent le racisme. Gary Lemons propose de renouer avec la tradition de figures d’hommes célèbres du mouvement africain-américain qui ont combattu tout à la fois le racisme et le sexisme et qui militaient activement pour le droit de vote des Africaines-Américaines, pour ne nommer que W.E.B. DuBois et Frederick Douglass.

D’autres hommes proféministes critiquent à la fois la domination masculine et la masculinité elle-même.

Cela dit, la tendance proféministe si importante au début du mouvement des hommes des années 1960 et 1970 est aujourd’hui minoritaire, voire pratiquement inexistante, même si quelques hommes militent encore comme auxiliaires des féministes. Ils sont non seulement critiques du discours de la crise de la masculinité, mais aussi de l’idée mème qu’il doit y avoir une identité masculine différente de l’identité féminine.

Je pense à des auteur comme Michael Flood (Australie), Patrick Jean (France), Allan G. johnson (États-Unis), David Kahane (Canada), Michael S. Kimmel (États-Unis), Boris Lulé (France), Yeun L-Y (France), John Macinnes (Grande-Bretagne), Anthony McMahon (Australie), Michael A. Messner (États-Unis), John Stolterberg (États-Unis) et Léo Thiers-vidal (France).

Des hommes anonymes partageant certainement cette position, sans compter ceux qui s’expriment dans le cyberespace et ceux qui militent dans les quelques groupes proféministes et antisexistes qui existent encore, comme le collectif anti masculiniste Île-de-France à Paris, et le Collectif Stop masculinisme, de Grenoble, qui a publié le livre ’’Contre le masculine guide d’autodéfense intellectuelle’’.

Tous ces hommes ne se connaissent pas nécessairement. Nous ne formons ni un groupe ni un mouvementent, mais nous contestons la propagande victimaire, misogyne et antiféministe du discours de la crise de la masculinité.

Nous ne sommes pas parfaits dans nos rapports avec les femmes et les féministes, mais j’ose espérer que nous essayons d’être conscients de nos privilèges et peut être mème de réduire notre pouvoir mâle, c’est-à-dire de pratiquer le disempowerment qui consiste à minimiser le pouvoir dont nous jouissons en tant que mâle (même si le simple fait de militer dans des réseaux féministes ou de s’exprimer publiquement peut avoir des effets négatifs pour des femmes et des féministes).

Pour reprendre le slogan de John Stoltenberg aux États-Unis, plusieurs hommes proféministes proposent même de « refuser d’être un homme ».

Nous nous inspirons d’une diversité de sources féministes et nous constatons qu’il n’y a pas de consensus chez les féministes à propos du discours de la crise de la masculinité.

À ce sujet, il est possible de manière quelque peu schématique de distinguer avec Tania Modleski et Sally Robinson quatre approches féministes face à la crise de la masculinité.

(1) Des féministes empathiques à l’égard des hommes en crise appellent les femmes à se décentrer pour les accueillir et les réconforter, car ce sont des « victimes » du choc féministe (c’est le cas, entre autres, d’Elisabeth Badinter et de Denise Bombardier). Pour d’autres féministes, ces femmes jouent le jeu du masculinisme.

(2) Les féministes refondatrices espèrent que la crise de la masculinité poussera les hommes à réinventer une masculinité humaniste et respectueuse des femmes. Des féministes comme Susan Faludi et bell hooks aux États-Unis et Srimati Basu pour l’Inde appellent même à la (re)création d’un mouvement pour l’émancipation des hommes. Ces hommes nouveaux sauront renouer avec leurs émotions, ce qui est perçu par bien des féministes comme une garantie de justice et d’égalité.

(3) Les féministes optimistes croient pour leur part que le phénomène de crise indique un affaiblissement réel du pouvoir masculin et du patriarcat, et y voient donc un signe que le féminisme progresse et que l’émancipation des femmes est à portée de main.

(4) Enfin, les féministes sceptiques considèrent que le discours de la crise de la masculinité relève d’une rhétorique antiféministe, voire d’une propagande patriarcale et qu’il faut le déconstruire pour parvenir à le critiquer.

Du côté des hommes proféministes, il est aussi possible de distinguer, un peu schématiquement, trois tendances. La première ne propose pas de rejeter l’identité masculine, mais plutôt de la refonder en s’inspirant de valeurs dites « féminines », soit la sensibilité aux autres, le partage des émotions, etc.En suède, Sam de Boise a toutefois souligne qu’il n’y a pas de relation logique entre l’égalité et les émotions, même si les relations entre les sexes peuvent être plus satisfaisantes quand nous savons exprimer certaines émotions.

Or, les hommes expriment déjà des émotions quand ils sautent de joie par milliers ou par millions parce que leur équipe sportive a marqué un but. Les hommes sont habités d’émotions quand ils se mettent en rang et marchent en uniforme sous les ordres d’un officier. Le discours de la crise de la masculinité est lui-même une expression émotive, celle d’une « rage collective » contre les femmes, et les féminicides, l’expression meurtrière de l’émotion de l’amour à en croire les analyses de ces drames passionnels.

La deuxième tendance est inspirée par des théories poststructuralistes et par le mouvement queer et elle mise sur une subversion des identités sexuelles. Il s’agit alors de transformer son identité selon sa volonté et ses désirs. Des personnes transgenres s’inscrivent dans cette tendance, même si elles ne sont pas toutes d’accord au sujet des identités de sexe, du féminisme et même du masculinisme.

Miriam J. Abelson a constaté en interviewant 66 hommes trans aux États-Unis qu’une minorité d’entre eux (30 %) considérait le féminisme comme trop agressif et inutile. Ces derniers reprenaient très vent les discours des droits des hommes qui affirme que les homme sont le groupe le plus opprimé dans les systèmes de genre contemporains. Par contre, la majorité se considère fils du mouvement féministes, comme le transgenre canadien Jean Bobby Noble, qui déclare : « J’espère développer une politique post-identité [...] Je veux offrir à travers les hommes transsexuels FVH [femme vers homme] un refus féministe des schémas catégoriels essentialistes ».Retour ligne automatique
Selon lui, cela se concrétise de deux manières. Premièrement, la transition femme-vers-homme produit des corps d’hommes qui évoluent dans un processus permanent et ne concordent pas précisément à la norme, et ce, même si certains parviennent à réaliser une masculinité qui leur procure des privilèges et des avantages. Deuxièmement, Jean Bobby Noble fait des efforts pour refuser des privilèges, par exemple, en s’assurant qu’il y ait des femmes dans les réseaux où il travaille, et il milite pour qu’elles aient plus de visibilité

Notons que la sociologue Raewyn Connell, une des plus influentes théoriciennes de la masculinité, est une femme trans : sous le prénom masculin qui lui avait été assigné à la naissance, elle a développé la notion de « masculinité hégémonique » et signe l’ouvrage classique Masculinities. Elle précise que « l’idée qu’il existerait une "crise de la masculinité" ou une "crise de la virilité" l’a toujours laissée sceptique » parce que l’on confond des transformations de pratique et de représentation (des « images ») et une crise structurelle d’un système social. [...]

PS : Extraits tirés des pages de la conclusion du livre « Crise de la masculinité, autopsie d’un mythe tenace » de Francis Dupuis-Déri.

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