Nouvel âge et nouvelles figures du racisme. Ce que révèle un été et une rentrée aux senteurs islamophobes et négrophobes

extrait du dernier article paru sur le blog de Said Bouamama.

La fin des vacances d’été et la rentrée se caractérisent par une multiplication des propos et actes racistes, tant islamophobes que négrophobes, deux figures du racisme contemporains désormais avérées. La succession de ces expressions du racisme fait courir le risque certain qu’une partie des habitant de l’hexagone « s’habitue au mal », s’acclimate à l’inacceptable et s’adapte à l’invivable ». Certes des condamnations de ces actes sont prononcées, des déclarations antiracistes sont produites, des communiqués de presse sont publiés. Cependant ces expressions antiracistes restent en réaction à chacune des agressions sans prendre la mesure de ce que révèle la succession des faits racistes et l’accélération de celle-ci. Rappelons quelques-uns de ces passages à l’acte raciste dont la succession indique le passage d’un seuil dans l’enracinement et la banalisation du racisme dans la société française. Analysons ensuite la signification de cette accélération raciste et les raisons possibles d’une riposte bien en dessous des enjeux.

Une colère politique qui vient de loin

Quatre facteurs sont, selon nous, à prendre en compte pour saisir les forces de notre mobilisation collective actuelle mais aussi les menaces qui pèsent sur lui. Ils se sont cumulés progressivement avec chacun leur dynamique propre et leur temporalité spécifique pour créer les conditions de possibilité de la mobilisation. Ni résultat d’un amalgame ou d’un mimétisme avec la situation états-unienne comme le serinent officiels et « chroniqueurs » des grands médias, ni mouvement spontané produit par l’effet magique des réseaux sociaux,

le mouvement de protestation actuel émerge de la dynamique de coagulation de ces quatre facteurs créant la rencontre entre une structure d’opportunité politique et une révolte ancienne en recherche d’un canal d’expression.

La prise en compte de cette base matérielle et de ses effets sur les subjectivités et les consciences est incontournable pour comprendre la situation et en conséquence continuer la lutte.

[...]Tout le monde l’a compris, manifestants comme gouvernement ou représentants de l’institution policière, l’enjeu du mouvement actuel est fondamentalement politique et la nature de celui-ci est entièrement politique. En témoigne à la fois l’insistance des manifestants sur la dimension systémique des violences policières et le déni généralisé sur une quelconque cause institutionnelle de la part du gouvernement et des syndicats de policier. Ce caractère politique vient contredire l’image encore trop fréquente des quartiers populaires comme « désert politique[i] ». En dépit de multiples difficultés [précarité des habitants et des militants, diabolisation de ceux-ci comme « communautaristes », répression directe ou indirecte[ii] [par la coupure de subventions, le non accès aux équipements publics ou les poursuites judiciaires usantes] des associations et collectifs, une transmission des savoirs et des expériences des luttes antérieures a quand même eu lieu. Cette transmission est éparpillée, non systématique, partielle et incomplète, inégale selon les lieux, etc., mais constitue néanmoins le premier facteur explicatif de l’ampleur du mouvement de contestation.

Les chanteurs de Rap, les initiatives des associations militantes et des collectifs contre les violences policières, la multiplication des pratiques de transmission de la mémoire [sur les réseaux sociaux en particulier], etc., ont inscrit les violences policières dans le processus de socialisation des nouvelles générations des quartiers populaires.

Complétée par la confrontation quotidienne aux pratiques policières, cette transmission, aussi insuffisante et partielle soit-elle a été un levier de la prise de conscience que nous n’avions pas à faire à des « bavures » mais aux résultats logiques de choix politiques.

[...]Ce premier facteur s’inscrit en outre dans une séquence historique précise marquée d’une part par la dégradation massive des conditions d’existence dans les classes et quartiers populaires et par d’autre part un éloignement progressif de la période de la guerre d’Algérie et plus largement de la colonisation. Cette séquence historique est selon nous le second facteur explicatif.

La massification et la paupérisation a en effet touché massivement l’ensemble des jeunesses des quartiers populaires, les discriminations racistes venant ajoutées pour les jeunes « racisés » des inégalités supplémentaires significatives.

Or même si les processus de ségrégation tendent à produire une répartition colorée des espaces d’habitation, les quartiers populaires restent habités par une population multiple en termes d’origine.[...]

[...]L’éloignement progressif de la période coloniale pour sa part ne fait pas disparaître entièrement les représentations sociales racistes qui lui été liées mais en atténue inévitablement l’ampleur et les effets.

La guerre d’Algérie ne fut pas seulement un moment d’affrontement armé mais également une séquence de guerre idéologique intense et multiforme qui eut un effet de socialisation politique sur une partie non négligeable de la jeunesse de l’époque.

Si une partie de la jeunesse hérite de cette « socialisation de guerre » une orientation anticolonialiste [mai 68 et son anti-impérialisme est à cet égard en filiation avec la guerre d’Algérie], une autre sort de la guerre imbibée de représentations sociales racistes, d’images essentialistes sur les anciens colonisés [leurs « altérités », leurs cultures, leurs religions et essentiellement l’Islam].

[...]Le troisième facteur est également de nature sociologique et se situe dans le développement de la négrophobie qui pour être ancienne et durable n’en connaît pas moins une intensification importante.

Au fur et à mesure que s’intensifiait l’enracinement de cette « nouvelle » immigration se développait la prise de conscience non seulement de cette négrophobie mais également de sa négation par les discours politiques et médiatiques de gauche comme de droite.

« Les immigrés originaires d’Afrique subsaharienne n’étaient que 20 000 en France au moment du recensement de 1962, contre 570 000 en 2004, soit une multiplication par 27 en un peu plus de 40 ans[iv] » indiquent les données statistiques disponibles.

Ce n’est qu’avec le nouveau siècle qu’émerge une génération quantitativement importante de descendant de cette immigration subsaharienne c’est-à-dire une génération née française et socialisée en France. Avec elle [et comme précédemment dans la décennie 80 pour les descendants de l’immigration originaire d’Afrique du Nord] se déploie une exigence d’égalité et un refus des places subalternes assignées qui se concrétise par de nombreuses associations et initiatives militantes.

[...]C’est à ce niveau que se situe le quatrième facteur explicatif c’est-à-dire la modification de la structure d’opportunité politique. Le mouvement des Gilets jaunes a suscité un vent d’inquiétude certain pour la classe dominante.

En dépit de la puissance de ses appareils idéologiques pour invisibiliser les effets catastrophiques de ses choix néolibéraux, les Gilets jaunes mettaient en mouvement, non pas seulement les militants et les syndicalistes qui n’ont jamais cessés leur mobilisation, mais des anonymes habituellement silencieux

[...]

Cette tendance à une mutation des regards fut encore amplifiée par le choix stratégique de certaines associations des quartiers populaires à soutenir le mouvement des Gilets Jaunes (comité Adama, FUIQP, etc.) tout en y apportant leurs revendications spécifiques liées à leur oppression particulière.

Le réel social s’imposait et brisait le voile jusque-là efficace des appareils idéologiques d’Etat qui pendant des décennies avaient isolés les quartiers populaires. Dans la même séquence historique l’attentat contre la mosquée de Bayonne rendait impossible la négation dominante de l’existence d’une islamophobie grandissante. [...]

L’action des quatre facteurs rapidement décrit ci-dessus explique l’ampleur prise par le mouvement actuel déclenché par l’assassinat de Georges Floyd. L’ampleur du mouvement ne peut se réduire à la seule dimension quantitative. D’autres initiatives ont mobilisées dans le passé des dizaines de milliers de personnes [de la marche pour l’égalité de 1983, déjà contre les violences policières, à la manifestation contre l’islamophobie en novembre 2019 en passant par les mobilisations massives du comité Adama depuis plusieurs années au moment de l’anniversaire de l’assassinat]. Elle tient à la composition des manifestants dont les caractéristiques peuvent, selon nous, se résumer comme suit : présence massive d’une nouvelle génération, présence d’un nombre important de non racisés, présence de représentants et de militant du mouvement syndical, social et politique. Elle tient également à la dissémination des mobilisations dans l’ensemble des grandes villes et des villes moyennes. Elle tient enfin à une médiatisation nouvelle de la question des violences policières tant sur le plan quantitatif que qualitatif.

Les associations et militants [et en particulier le MIB puis les multiples comités de familles de victimes sur la question spécifique des violences policières] qui ont pendant des décennies pris en charge le travail ingrat, couteux et usant de poser les questions qui fâchent [violences policières, discriminations systémiques, racisme d’Etat, etc.], de dénoncer l’occultation de certaines oppressions et exploitations spécifiques (islamophobie, négrophobie, racisme antitsigane, etc.) de rappeler les dimensions du réel absentes des programmes politiques et des agendas revendicatifs, etc., constituent la base matérielle historique du succès indéniable du mouvement actuel.


La contre-offensive idéologique et politique

Notre satisfaction actuelle ne doit pas nous rendre aveugle sur les difficultés qui nous attendent. Après quelques jours d’hésitation liée à l’incertitude sur l’ampleur que prendra le mouvement, la contre-offensive idéologique a d’ores et déjà commencée.

En témoigne les réactions gouvernementales et institutionnelles au mouvement de contestation actuel. Celles-ci laissent apparaître six « éléments de discours » [pour reprendre le vocabulaire néolibéral] qui cumulés convergent pour nier le caractère systémique des violences policières et bâtir un « consensus » sur une réforme de façade de l’institution policière.

Le premier élément repérable est le discours sur l’amalgame. Emportés par l’émotion d’une part et par l’instrumentalisation de certains « radicaux » d’autre part, les manifestants feraient un amalgame injustifié entre la situation états-unienne et la situation française. C’est tout simplement oublier que la mobilisation actuelle en France [comme ailleurs] ne peut se limiter à un écho aux mobilisations états-uniennes.

[...]Le second élément de discours idéologique est lié au premier et en découle, se situe, dans la posture du déni de l’existence d’un racisme institutionnel dans la police produisant des violences policières de nature systémiques.
On veut bien reconnaître l’existence d’un problème systémique aux USA mais pas dans l’hexagone, pas dans le « pays des droits de l’homme ».

[...]Le troisième élément de la contre-offensive idéologique consiste à lancer des « débats-écrans » c’est-à-dire des débats visant à détourner l’attention publique de l’institution policière. La porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye, propose ainsi de rouvrir « de manière apaisée et constructive le débat autour des statistiques ethniques[ix] ». Cette proposition est faite le 13 juin au journal Le Monde c’est-à-dire le même jour que la grande manifestation appelée par le comité Adama.

[...]Le quatrième élément de réponse consiste à tenter de situer l’Etat comme étant au-dessus de la mêlée, comme médiateur de composantes de la société en opposition entre elles. L’objectif est, bien entendu, de découpler les pratiques policières des choix politiques effectués en matière de politique sécuritaire. Les manifestations de policiers de ces derniers jours offrent ainsi une opportunité au gouvernement pour légitimer cette « médiation » prenant en compte simultanément « l’émotion des manifestants » et la « colère des policiers », articulant la nécessité de la fermeté « antiraciste » dans l’institution policière et la réaffirmation simultanée d’une irréprochabilité de celle-ci.

[...]Le cinquième discours consiste à légitimer médiatiquement des interlocuteurs posés comme « raisonnables » venant faire contrepoids aux irresponsables [séparatistes ] qui s’échinent à parler de racisme systémique dans l’institution policière.

[...]

Enfin le dernier élément de la réponse idéologique est la très efficace politique de la peur : Susciter une peur sociale afin de rendre intouchable l’institution policière ayant mission de nous protéger. Opportunément les affrontements « entre bandes rivales » [expression de la plupart des articles et émissions] à Nice et à Dijon sont mis en scène politiquement et médiatiquement comme expression d’une « guerre ethnique ».
[...]

Nous sommes bien en présence d’une contre-offensive idéologique visant à clore une parenthèse de contestation sans modifier, si ce n’est en apparence, les causes réelles des violences policières et du racisme institutionnel de la police. « La question de l’organisation des quartiers populaires et des descendants de l’immigration pour prendre en charge le combat pour l’égalité est, plus que jamais, posée sous peine de voir se rééditer régulièrement des luttes exemplaires suivies de silenciations décourageantes. [...] »

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