Multiplicité et unité des violences islamophobes De quoi Claude Sinké est-il le nom ?

L’ancien militaire et ex-candidat du FN dans les Landes, Claude Sinké, a avoué être l’auteur des tirs contre la mosquée de Bayonne ayant grièvement blessé deux fidèles. Fan d’Éric Zemmour, il s’estimait selon un de ses post facebook, en « guerre contre les islamistes ». La plupart des articles de presse centrent leurs analyses sur la question de sa santé mentale et/ou de son passé au Front National. Peu abordent celle du lien avec le contexte de banalisation de l’islamophobie qui se déploie depuis plusieurs décennies et de son accélération depuis la rentrée[i]. De quoi Claude Sinké est-il le nom ?

Deux grilles de lecture qui n’épuisent pas la question

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Au-delà du cas Sinké, il convient d’expliquer pourquoi l’idée d’une communauté musulmane dangereuse, « inacceptable », « impossible à intégrer », « menaçante », etc., se répand dans notre société suffisamment pour devenir obsessive pour une partie des citoyens. Les cibles des obsessions nous en disent ainsi autant sur le sujet que sur la société dans laquelle il vit. Comment dès lors ne pas faire le lien avec plus de trois décennies de construction politique et médiatique de l’islam et des musulmans comme problème ? Depuis ladite « affaire de Creil » en 1989 la récurrence des polémiques agressives sur les marqueurs d’une appartenance à la religion musulmane (cultuelles, vestimentaires ou alimentaires) ne cesse d’augmenter. Ces polémiques empruntent les logiques de la dramatisation et de l’angoisse. La recherche de l’audimat médiatique pousse fréquemment ces logiques dans des dimensions paroxystiques. La compétence d’un chroniqueur se mesure désormais à sa capacité à accroître le sentiment d’une urgence à réagir face à un danger qui menacerait toutes les institutions et « acquis de la république » : la laïcité, l’école, le droit des femmes, les hôpitaux, etc.

L’introduction des champs sémantiques de l’identité dans le débat accroit encore le sentiment d’un péril appelant une réponse ferme et déterminée. Nous devons cette introduction dans le débat politique national à Nicholas Sarkozy en 2007 et sa caution « scientifique » à la démographe Michèle Tribalat. Ayant déjà introduit dans son livre « Faire France » la notion de « français de souche », Tribalat introduit le concept d’autochtonie dans son article au journal Le Monde du 14 octobre 2011. La démographe opère cette innovation en titrant son article « l’Islam reste une menace[iii] ». Le contexte d’angoisse et d’urgence étant posé, elle développe ensuite l’idée d’une religion étrangère :

C’est pourquoi l’islam est souvent présenté comme faisant partie intégrante des racines et de l’histoire de la France. Sa présence ne serait, en fait, que la reprise d’une histoire ancienne. C’est un argument d’autorité bien risqué, car il se réfère à des temps où la chrétienté, que l’on n’appelait pas encore l’Occident, a été acculée à la retraite, sous la force des armes. En réalité, cela fait plusieurs siècles que l’Europe a renversé ce rapport de forces. L’islam avait, jusque récemment, disparu des pays d’Europe occidentale. En France, la presque-totalité des musulmans sont des immigrés ou des enfants d’immigrés. Le développement de l’islam y est donc lié à l’immigration étrangère. On pourrait en dire autant de la plupart des autres pays d’Europe occidentale. L’islam y est bien une nouveauté.

Outre le fait que la colonisation a eu comme effet depuis plus d’un siècle d’enraciner en France les musulmans et l’islam, l’argumentaire de Tribalat construit l’islam comme une religion étrangère, une foi d’étrangers (quand bien même il serait juridiquement français). Il met surtout en opposition cette religion et l’autochtonie, la première menaçant de faire disparaître la seconde. La thèse du « grand remplacement peut on le voit se couvrir d’un habit de pseudo-scientificité. L’auteure n’hésite pas pour ce faire à utiliser son statut de démographe : « L’islam bénéficie d’une dynamique démographique plus favorable que le catholicisme : un taux de rétention élevé de la religion parentale, une endogamie religieuse forte, une fécondité plus élevée et une immigration qui va sans doute perdurer. »

Dans un excellent article l’anthropologue Laurent Bazin a mis en évidence le cap idéologique et politique franchit par Tribalat avec cette théorisation :

« De quoi est donc faite cette autochtonie ? L’idée est amenée par l’auteure en préambule pour définir l’islam comme extérieur à l’espace français et européen : l’islam, argumente-t-elle, n’est pas « autochtone » en Europe, il a été amené par les immigrants. Le texte se termine sur l’affirmation que l’islam affecte bel et bien « nos » modes de vie, et qu’il dégrade d’ores et déjà la république et la démocratie, par des pressions qui restreignent la liberté d’expression. L’ensemble de l’article est parcouru de part en part par un « nous », toujours opposé aux musulmans qu’il exclut ; un « nous » comme schème itératif, qui tisse un lien entre la population autochtone et la république, excluant les musulmans. La population autochtone n’est donc plus définie ici comme étant des « Français de souche » – à l’instar de la catégorie « ethnique » qu’elle revendiquait dans Faire France – mais elle est définie doublement par opposition à l’islam et par son lien avec la république et la démocratie[iv]. »

La comparaison avec des processus similaire d’introduction du concept d’autochtonie dans le débat politique en Ouzbékistan et en Côte d’Ivoire qu’effectue Bazin est particulièrement éclairante des enjeux actuels. Nous sommes ni plus, ni moins en présence d’une affirmation d’une « Francité » (comparable à l’idéologie de l’ivoirité qui a justifié la chasse violente à l’étranger en Côte d’Ivoire) menacée par un ennemi hier étranger mais devenue aujourd’hui de l’intérieur. Propulsée par la droite, cautionnée par Tribalat, l’idée d’une menace et d’un péril musulman sort dès lors du périmètre d’extrême-droite dans laquelle elle était jusque-là cantonnée.

Il restera au parti socialiste à apporter sa pierre à l’édifice par le biais du thème de la « défense des valeurs républicaines » dans le contexte de peur suscitée par les attentats terroristes. Manuel Valls et François Hollande et plus largement tous ceux qui ont repris le discours de « valeurs républicaines » comme n’étant pas des acquis de luttes sociales mais des caractéristiques identitaires d’une pseudo-francité essentialisée d’une part et comme étant menacées par le « communautarisme » et/ou l’islam d’autre part, importent à « gauche » la logique d’opposition d’un « eux » identitaire menaçant un « nous » tout aussi identitaire. La logique identitariste de l’extrême-droite se déploie désormais dans un spectre allant jusqu’au « Printemps républicain » et parfois au-delà. C’est cette logique qui explique que la cible des obsessions et, des passages à l’acte qu’elles suscitent et susciterons inévitablement, soit la figure du musulman. Celui-ci est en effet au sein de cette logique le porteur du « communautarisme » menaçant ces « valeurs républicaines » et plus particulièrement la « laïcité » :

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Ce qui fait la nouveauté de notre séquence historique n’est pas l’expression du vieux racisme d’extrême-droite hiérarchisant l’humanité et en déshumanisant une ou plusieurs de ses composantes mais l’extension de sa logique sous un vernis de respectabilité (de défense de la Laïcité, de la République et des droits des femmes) à un spectre politique beaucoup plus large.

La fonction d’autorisation

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Que ce soit sous la forme du discours sur les « valeurs de la République » définies comme caractéristiques d’une Francité essentialisée ou sous la forme de la thèse du « grand remplacement », c’est bien « d’identité nationale » dont il est question. C’est pourquoi on ne peut réduire la montée de l’islamophobie actuelle comme relevant uniquement d’une logique de bouc-émissaire conjoncturelle. Cette dimension existe indubitablement comme en témoigne les moments des polémiques qui coïncident quasi-systématiquement avec des luttes sociales importantes mettant en difficulté les gouvernements. Si l’islamophobie comme diversion est bien une réalité, elle ne peut se réduire à cette dimension. Plusieurs décennies de polémiques libérant la parole raciste ont ajouté au « bouc émissaire » la qualité d’ « ennemi de l’intérieur ». La seule réponse à un « ennemi de l’intérieur » est la guerre totale et c’est effectivement ce que comprennent de plus en plus de Claude Sinké.

Dans ce passage du « bouc émissaire » à « l’ennemi de l’intérieur » le moment législatif revêt une place essentielle. La loi n’étant que l’expression d’un rapport des forces sociales, ce moment souligne des basculements stratégiques. La loi sur les signes religieux à l’école de 2004 et celle de 2010 interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public accréditent l’idée d’un problème et d’un danger qui menaceraient la laïcité en France. Ce danger supposé désigne officiellement ainsi un ennemi à combattre à tout prix. Depuis la loi de 2004 nous assistons de fait à une inflation de demandes législatives visant à élargir la sphère des interdictions (piscines, hôpitaux, sorties scolaires, espaces publics, etc.). La loi de 2004 apparaît ainsi comme la matrice de la guerre contre l’« ennemi de l’intérieur » qu’il s’agit de cantonner de plus en plus. L’extrême-droite a parfaitement saisie cette fonction matricielle et ne prive pas d’appeler à la cohérence avec elle en exigeant un élargissement de la sphère des interdictions vestimentaires.
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Les violences islamophobes

L’attentat contre la mosquée de Bayonne ne survient pas subitement sans signes annonciateurs. Depuis de nombreuses années des associations, des collectifs et des victimes de l’islamophobie dénoncent sa banalisation. Ils sont en retour accusés de victimisation quand ce n’est pas d’avoir une stratégie visant à faire taire toute critique de l’Islam et/ou à intimider un contradicteur. Dès 2003, Caroline Fourest et Fiammietta Venner formalisent dans leur livre « tirs croisés[vii] » cet argumentaire de silenciation. Résumant leur livre pour leur revue « Prochoix » elles expliquent : « Le mot “islamophobie” a été pensé par les islamistes pour piéger le débat et détourner l’antiracisme au profit de leur lutte contre le blasphème. Il est urgent de ne plus l’employer pour combattre à nouveau le racisme et non la critique laïque de l’islam[viii]. » En dépit de travaux attestant de l’utilisation du terme dès le début du siècle dernier[ix], l’argumentaire de silenciation est repris par Éric Zemmour, Pascal Bruckner, Régis Debray, Manuel Valls, etc. Il reste à passer le cap d’une critique du terme à la négation explicite de la réalité. C’est ce que fait un Pascal Bruckner dans son livre au titre évocateur : Un Racisme imaginaire : islamophobie et culpabilité[x]. Sous-estimée et euphémisée au mieux, niée au pire, l’islamophobie s’est largement banalisée sans susciter de réactions significatives.

Une telle silenciation et une telle banalisation n’a été possible et n’est explicable qu’en prenant en compte une autre dimension de notre réalité sociale : le décalage ou la distance entre de nombreuses forces politiques et associations et la partie des classes populaires héritière de l’immigration postcoloniale (non prise en compte ou sous-estimation des discriminations systémiques à l’embauche ou au travail, sur le marché du logement, dans la scolarité ou la formation, etc. ; des violences policières, des contrôles aux faciès et des humiliations qui les accompagnent, etc.). Ce décalage rend impossible la saisie de la condition des noirs ou arabo-berbères de France. Il débouche sur une cécité vis-à-vis de la réalité d’oppression vécue et subie dont la silenciation et la banalisation ci-dessus évoquées ne sont qu’un des aspects.
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Le passage à l’acte de Claude Sinké ne survient pas brusquement dans un ciel serein. Il signifie le passage d’un seuil qualitatif dans un processus lent de violences cumulatives s’étendant désormais sur plusieurs décennies. La banalisation de ces violences, leur sous-estimation, leur euphémisation, etc., par crainte de faire le jeu des « islamistes », par peur des conséquences électorales d’une prise de position, par volonté de se protéger de l’accusation « d’islamo-gauchistes », par peur que cela détourne des véritables combats de classe, etc., sont le terreau de ce passage à l’acte et de ceux qui le suivront si nous ne donnons pas à la lutte contre l’islamophobie la place correspondant à la gravité de la situation.

Le fascisme n’est pas un phénomène irrationnel et imprévisible. Il est le résultat des besoins d’un système de domination économique dans certaines conditions (crise économique, paupérisation et précarisation massive, montée et radicalisation des luttes sociales, crise de légitimité de l’idéologie dominante, etc.). Il prend des formes différentes selon les contextes historiques. Il prend les contours liés à la réalité présente qui lui assure l’efficacité la plus grande. Il ne prendra donc pas les mêmes visages que ceux qu’il a pris dans les années 30. L’islamophobie est indéniablement un des visages clefs de la fascisation en cour. Claude Sinké est le nom de cette fascisation qui pour ne pas être encore « le fascisme » en annonce déjà la possibilité si notre classe dominante en avait besoin pour préserver ses intérêts sonnants et trébuchants et si nous ne reprenons pas l’initiative.

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