Ça soulève du lourd

Les terroristes, c’est les « autres »

Alors que la liste des attentats vient de s’allonger avec celui perpétré à Saint-Pétersbourg en Russie, il en est un qui a eu droit à un traitement particulier. Souvenons-nous. Le 29 janvier 2017, un attentat islamophobe a eu lieu dans la ville de Québec au Canada. Un Québécois d’extrême droite tue 6 musulmans dans la mosquée de la ville. S’il a eu un retentissement important au Québec, ici en France, l’événement n’a pas franchement retenu l’attention des médias ni suscité beaucoup d’émotion. Pourtant, on a l’habitude de voir la machine s’emballer lorsqu’un attentat se produit. Comme à Orly, à Londres et maintenant à Saint-Pétersbourg. À chaque fois, une pluie d’articles, de reportages, de commentaires s’abat sur nous. Et le cycle bruyant des hommages, des condamnations, et autres annonces politiques chocs pour juguler la « menace terroriste ». Mais pour l’attentat de Québec, quasi rien de tout ça. Parce que les victimes étaient des musulmans. Et l’auteur n’était pas sous franchise Daesh. Une différence qui n’est pas sans conséquence sur le traitement médiatico-politique de ce crime.

Le choix des mots

Une bonne partie des médias français mainstream n’a pas utilisé les termes « attentat » et « terrorisme ». Quand ce sont des musulmans les auteurs, c’est du terrorisme, il n’y aurait pas de doute à avoir. Quand c’est un blanc, on pèse les mots, on hésite...c’est plutôt une « attaque », une « fusillade », une « tuerie ». Quand c’est un musulman (ou présenté comme tel), on le déshumanise souvent par l’emploi de termes tels que monstre, barbare, sauvage, etc. qui renvoient à une altérité radicale. Quand c’est un blanc de classe moyenne et diplômé, on cherche plutôt à comprendre, à expliquer l’acte par la psychologie et le parcours de son auteur... Serait-ce un déséquilibré, un individu en souffrance, mal dans sa peau, avec des difficultés à socialiser ? En somme, quelqu’un tellement « normal », qui « nous » ressemble et qui mérite pour cela notre empathie.

Les médias français n’ont pas non plus parlé « d’islamophobie » pour caractériser ce crime. Pourtant c’est bien l’islamophobie qui a tué. Ne pas le nommer c’est ne pas vouloir faire exister cette forme de racisme. Preuve de l’état du débat en France, pourri par des années de surenchère raciste et de déni de l’islamophobie – ce déni est même devenu un genre littéraire en soi avec des auteurs qui en ont fait leur fonds de commerce, comme Bruckner dernièrement (Un racisme imaginaire. Islamophobie et culpabilité). Pour François Hollande « C’est l’esprit de paix et d’ouverture des Québécois » qui a été attaqué. La victime de cet attentat c’est donc « l’esprit de communauté ».... pas la communauté des musulman.ne.s. C’est comme si reconnaître aux musulman.ne.s le statut de victime lui brûlait la bouche. Ne pas nommer la communauté attaquée redouble encore la violence qu’elle subit. Il faut dire que les esprits ont plutôt été habitués à associer les musulman.ne.s aux auteurs de violences plutôt qu’à leurs victimes. Faut-il rappeler que beaucoup de « nos » élites passent leur temps à stigmatiser les musulman.ne.s, à faire de l’islam un problème, à insinuer que les musulman.ne.s ne veulent pas s’intégrer, qu’ils représentent une cinquième colonne, que leur religion est incompatible avec la république, etc. ?

Silence radio

Un attentat et puis plus rien. Le silence. La place accordée à cet attentat dans les médias est sans commune mesure avec ce dont ils nous ont habitué. À quelques exceptions près, l’information a disparu aussitôt après le 30 janvier, vite reléguée loin dans la hiérarchie des sujets dignes d’être traités par les médias. Et même encore plus hallucinant, quasi rien (hormis la simple reprise d’une dépêche d’agence) quand on a appris qu’une des victimes avait la nationalité française. En général quand un.e français.e est victime d’un attentat à l’étranger, on est bien au courant. Là, pas un mot pas, encore moins un hommage d’Etat. Vous me direz qu’en plus d’être musulman, Ibrahima Barry était noir, et avait la triple nationalité guinéenne, canadienne et française. Autant dire que pour les représentants de l’Etat comme pour les médias, il n’était pas vraiment un « vrai » français... ça ne valait donc ni la peine d’en parler, ni d’ouvrir une enquête judiciaire comme il est d’usage de le faire quand un ressortissant français est tué à l’étranger dans un attentat !

On me dira que je vois de la discrimination partout et qu’il ne faut pas comparer ce qui n’est pas comparable. Pourtant la comparaison est éclairante. Prenons le traitement médiatique du moindre attentat (ou projet d’attentat) prêté à Daesh et consorts. Comparons l’attentat de Québec avec ceux qui ont eu lieu dernièrement hors de France mais dans le « 1er monde » (parce que des attentats en Irak, au Yémen ou en Indonésie on sait que ça n’intéresse pas franchement les médias occidentaux, hormis s’il y a parmi les victimes des occidentaux). Que ce soit à Boston, au musée juif de Bruxelles, à l’aéroport de Zaventem (Belgique), à Orlando, ou plus récemment à Berlin, à Londres et à Saint-Pétersbourg - à chaque fois , dans la presse française, le volume d’articles, de sujets, de commentaires, d’expressions d’indignation, etc. a été bien plus élevé que pour la mosquée de Québec. Même quand ça se passe loin de France (USA). On ne peut donc pas évoquer la règle journalistique du mort/kilomètre qui veut que plus un mort est situé loin géographiquement moins il a de valeur journalistique. Pour avoir une valeur journalistique, les victimes d’un attentat doivent pouvoir être identifiées au profil type de la « bonne victime ». De préférence occidentale, blanche, non-musulmanne, de classe moyenne. Et pour qu’un attentat soit aujourd’hui monétisable sur le marché de l’information, mieux vaut qu’il soit commis par un islamiste qui « s’en prend à nos valeurs », que par un fanatique d’extrême-droite biberonné aux idéologies de l’ultranationalisme et de la suprématie blanche.

2 poids 2 mesures : la seule règle

Si les médias d’ici en ont si peu et mal parlé c’est bien à cause de ce prisme raciste. Avec cet attentat de Québec on sort de ce qui est connu et bien rodé depuis des mois. On sort du script habituel : des
terroristes-extrémistes-radicalisés-barbares-jihadistes-musulmans qui s’attaquent à un « Nous » fait d’occidentaux-innoncents-libres-tolérants-fiers-de-notre-mode-de-vie. Là les victimes sont des musulmans pas vraiment de chez nous. Et l’auteur un blanc bien de chez nous. Là on n’a pas eu droit aux expressions d’émotions bien orchestrées. Pas de logo, de slogan compassionnel, ni de hashtag "je suis mosquée", "nous hommes tous musulmans". Pas de drapeaux en berne, pas de tour Eiffel aux couleurs de l’islam. Et puis on n’a pas demandé à tous les blancs, à tous les chrétiens, à tous les électeurs d’extrême-droite de condamner fermement l’acte et de se désolidariser sans ambiguïté de l’auteur de ce crime commis « par l’un des leurs ».

À commencer par les plus éminents d’entre eux, comme Donald Trump et Marine Le Pen que l’auteur de cet attentat adulait - et finalement au nom desquels il est passé à l’acte. Ces personnalités qui ont pourtant une audience et un pouvoir considérables et dont les discours de haine sont des appels au meurtre permanents. Il n’y a pas eu de représentants de la « communauté catholique », de leaders d’extrême-droite ni de théoriciens de l’islamophobie sur les plateaux télé qui ont été sommés de s’exprimer. Pas de débats sur l’efficacité des services de renseignement et de l’antiterrorisme, ici comme là-bas, qui ne feraient pas assez pour prévenir les attaques de criminels racistes isolés ou non. Pas de descentes, de perquisitions spectaculaires dans les milieux d’extrême-droite. Pas d’arrestations préventives ni d’assignations à résidence. Pas de dissolution de groupes islamophobes et xénophobes...

Ça ne devrait plus nous étonner. Mais on n’a pas à s’habituer à ce traitement particulièrement indécent. De tels actes racistes, xénophobes, islamophobes me foutent en colère. Et ce que la machine médiatico-politique en fait redouble cette colère.

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