La mort comme ode suprême à la liberté

Depuis que je suis enfant il y a une phrase qui m’a été inlassablement répétée par ma mère lorsque mes questions existentielles devenaient trop aiguës et lorsqu’elle n’avait pas de réponse à m’apporter. Elle me disait "Tu sais, s’il y a une chose dont je suis sûre, et c’est bien la seule, c’est qu’un jour tu vas mourir" ce à quoi je répondais sûrement quelque chose du genre "mais demain je suis sûr que je vais à la piscine avec les ami.e.s" "Tu ne sais pas, peut-être qu’une météorite te tombera sur la tête, ou que tu auras un accident sur la route, ou, ou, ou...."
Cette manière de voir l’existence aurait pu être anxiogène, mais je pense que c’était aussi une manière de parler de la mort de mon père. Une manière d’amener à cette mort une certaine normalité, malgré la tragédie.
Toute vie fini par mourir.
De cette phrase m’est venu toute une pratique de la vie. Finalement, de l’idée de la mort comme fin ultime, comme fatalité auquel personne ne peut échapper, j’ai développé une philosophie de la vie que j’aimerais partager dans ce texte.

Plutôt que de prendre la mort comme une horrible perspective, ou une fatalité qu’il faudrait dépasser (transhumaniste), ou une fin qui ouvrirait les portes du paradis qu’on ne peut trouver sur terre (religion monothéiste) on pensait plutôt la possibilité de la mort comme une incroyable chance de réenchanter l’existence... On retrouverait alors, peut être, la puissance de l’Utopie comme horizon émancipateur et l’action comme pratique de la liberté.
Dit autrement, si la mort est inéluctable pour toute chose vivante, et qu’on arrive à se débarrasser de la peur et du sentiment d’impuissance que cette fatalité peut faire peser sur nos épaules : on peut arriver à une pratique exagérée de la liberté.

Pour cela, il nous faudrait réapprendre à vivre avec les morts.

J’ai souvent ressenti un malaise lorsque j’utilise le mot mort. On dit plutôt décédé, parti, disparu. Ce mot recouvre trop de peurs et d’angoisses dans notre monde dénué de tout lien avec ses morts. Partout ailleurs qu’en Occident les vivants « relationnent » avec les morts. Que ce soit par des autels qui leurs sont dédiés, sur lesquels on dépose offrande et nourriture. Que ce soit par la réincarnation des morts en d’autres êtres vivants. Que ce soit par les esprits qui viennent entrer en interaction avec les vivants dans les rêves.
Dans nos sociétés matérialistes nous n’avons plus de récit, de rituel, de mythologie autour des morts, autre que marchand. La mort ne ressemble qu’à un grand vide béant et angoissant et c’est peut être pour ça qu’elle fait si peur et qu’elle semble tant séparée de la vie. Et pourtant...

Il nous faudra réapprendre à mettre nos corps en mouvements avec la mort pour héritage, danser dans les bras de l’invisible, faire de nos fragilités mortels une force insaisissable. La danse macabre, l’insurrection des corps, la joie de chaque instant quand la mort peut tomber à tout moment, le sensible comme seul ornement. A cœur ouvert, à corps perdu, dépouiller la mort de tous ses apparats afin qu’elle reprenne place dans la vie...

Maintenant, comment tenter de ramener ce concept sensible, cette pratique, cette posture presque philosophique sur le terre de l’insurrection, de la révolte ?
Bizarrement je ne crois pas que ce soit QUE la misère sociale poussée au paroxysme de la survie qui amène les gens à prendre la rue et à porter l’émeute là où on croyait que la paix sociale était devenue torpeur social. Il est certain que l’État garde le pouvoir sur les gens en leur octroyant le minimum pour survivre, mais une fois que l’on a assené cette vérité par trop souvent entendue pour finalement justifier sa propre léthargie, comment explique t’on ces révoltes qui éclatent de partout, et pas seulement dans des pays où se révolter serait une question de vie ou de mort ? Que dire de ces jeunes gens à Hong-Kong qui partent en première ligne combattre la police avec un testament sur eux ? Que dire des Chilien.ne.s qui sortent dans la rue affronter l’armée et ses armes de guerre ? Que dire des gilets jaunes qui chaque semaine nous exhortent à ne pas lâcher la rue face à la violence mutilante et mortelle de la police ?

« Je n’ai pas peur de mourir, j’ai peur de prendre ma retraite. » lu sur une pancarte au Chili.

« Ils nous ont tant volé qu’ils nous ont même dérobé notre peur »lu sur une banderole des gilets jaunes.

L’eau déborde du vase. Trop de colère refoulée, de justice bafouée, de domination exercée, de saccages de la vie humaine et non humaine ont créé les conditions de la révolte. Et ces révoltes mettent en jeu les corps, la vie, face à leurs armes de guerre, leurs assassinats, leurs prisons. De la révolte naît l’insécurité, la mort peut tomber à tout instant et pourtant, plutôt qu’être un frein, cette insécurité devient un point de non retour.
Si consciemment ou inconsciemment on accepte la mort comme quelque chose d’inéluctable, alors un verrou saute et nous voilà parti à l’assaut du monde. Cette force nous donne des ailes, nous permet de nous élancer sur des routes inconnues, nous apprend à marcher dans le vide, offre à nos imaginaires la possibilité de penser en dehors du cadre. Alors on prend conscience de nos forces, que l’entrave n’est que dans la tête. Qu’en nous privant de l’Utopie on nous a privé de notre puissance et qu’il suffit d’un rien pour la retrouver. Et que ce rien se retrouve peut-être autant dans la misère matérielle où on nous plonge, que dans une posture qu’on prend face à l’existence.

Poussée à son extrême, cette pratique exagérée de la liberté peut nous acculer dos au mur. L’ennemi extérieur autant que nos barrières mentales peuvent nous enserrer de toute part, tel un étau se refermant sur nous. Mais si là aussi, il nous restait finalement toujours une possibilité ? Celle d’user de notre liberté ultime, la seule que nous possédons vraiment en définitive ; la mort comme ode suprême à la liberté...

On ne peut nous priver de ce choix.

Parfois, lorsque j’y pense, je me dis que fort de toute cette vie exagérée, il serait possible de pouvoir quitter ce monde avec un sourire au lèvre face à cette dernière expérience à vivre… Ou pour citer Boris Vian qui a tant écrit sur la mort :

« Je voudrais pas crever
Non monsieur non madame
Avant d’avoir tâté
Le goût qui me tourmente
Le goût qu’est le plus fort
Je voudrais pas crever
Avant d’avoir goûté
La saveur de la mort... »

Je finirai avec cet extrait tiré d’un texte A couteaux tirés avec l’Existant, ses défenseurs et ses faux critiques :

« La vie ne peut pas être qu’une chose à laquelle s’agripper. Il existe une idée qui effleure chacun, au moins une fois. Nous avons une possibilité qui nous rend plus libre que les dieux : celle de nous en aller. C’est une idée à savourer jusqu’au bout. Rien ni personne ne nous contraint à vivre. Pas même la mort. Ainsi, notre vie est une tabula rasa, une tablette qui n’a pas encore été écrite et contient donc tous les mots possibles. On ne peut vivre en esclaves avec une telle liberté. L’esclavage est fait pour ceux qui sont condamnés à vivre, ceux qui sont contraints à l’éternité, pas pour nous. Pour nous existe l’inconnu. »

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