L’œuvre négative du néocolonialisme français et Européen en Afrique : Les Accords de défense : de la Garnison à la Projection

« Irak, Syrie, Centrafrique, Sahel, les opérations militaires extérieures (OPEX) sont devenues une composante structurelle de l’activité opérationnelle des armées, en particulier de l’armée de terre ». C’est ainsi que le site officielle du gouvernement « Vie publique » qualifie les interventions militaires françaises à l’étranger. Le qualificatif de « structurel » est particulièrement pertinent pour l’Afrique qui a été le théâtre de près de 60 interventions militaires françaises où dans lesquelles la France est impliquée depuis les indépendances. Il reflète également la place centrale du militaire dans les rapports qui se mettent en place lors des indépendances entre l’ancienne puissance coloniale et les nouveaux États indépendants. La carotte de la « coopération » ne suffisant pas à assurer la pérennité du lien de dépendance, le bâton reste « une composante structurelle » pour la défense des intérêts français en Afrique. Le bâton des OPEX sert de chantage et de dissuasion pour ceux qui seraient tentés par une politique plus conforme aux intérêts des peuples africains d’une part et d’outil de nettoyage pour ceux qui ont osés se détourner du droits chemin français.

Les accords spéciaux comme acte de naissance

Tous les accords de coopération signés au moment de la décolonisation comportent un volet militaire intitulé « accord de défenses ». Ces accords constituent un pivot du processus de décolonisation néocoloniale initié par le Général De Gaulle. L’ancien responsable du secteur Afrique de 1958 à 1968 du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE), Maurice Robert rappelle comme suit les modalités de préparation des indépendances de la décennie 60 en Afrique subsaharienne :

Il me fallait évaluer l’importance des mouvements indépendantistes et leur impact sur les populations, surveiller les ingérences étrangères et l’aide apportée à la subversion – je rappelle que nous étions en pleine guerre froide -, repérer les Africains susceptibles de jouer un rôle politique dans leur pays, en distinguant ceux favorables à la France, afin de nouer rapidement des relations de confiance avec eux, et ceux qui nous étaient hostiles, afin d’anticiper et de prévenir les dangers de déstabilisation qu’ils pouvaient représenter. Je devais éviter que les autorités françaises ne fussent surprises par des évènements de nature à compromettre nos intérêts politiques et économiques et être à l’affût de toute opportunité qui permettrait de conforter, de développer notre influence[i].

Une fois installés au pouvoir les chefs d’Etats « favorable à la France » devaient être protégés. Les « accords de défense » sont l’outil premier de cette protection. Tous les accords de défense étant conçus selon le même schéma, nous pouvons en dégager les cinq constantes : la formation par la France des cadres militaires africains ; le monopole de la fourniture des armes pour l’ancienne puissance coloniale ; la priorité de l’accès aux matières premières stratégique accordée à Paris (Celles-ci sont entendue comme suit : hydrocarbures liquides ou gazeux, uranium, thorium, lithium, béryllium, hélium, etc.) ; droit d’installation de bases militaires ; droit de faire appel aux forces armées françaises pour la défense intérieure ou extérieure.

La cinquième constante est à l’évidence la contrepartie française aux quatre premières qui ne sont que des facilités accordées aux armées françaises. D’autres facilités sont d’ailleurs à noter dans ces accords du début de la décennie 60 comme par exemple l’immunité des militaires français au regard de la loi nationale.
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Le sous-traitant de la « guerre froide en Afrique (1960-1990)

Recensant les interventions militaires françaises en Afrique subsaharienne des indépendances au début de la décennie 90, le journaliste Jean Chatain en dénombre « une cinquantaine » en précisant que la liste est non seulement « non exhaustive, mais de plus laisse de côté les interventions « officieuses », celles conduites par des mercenaires type Bob Denard et non par des soldats en uniforme[x] ». La liste des pays concernés reflète cet activisme militaire : Cameroun, Gabon, Congo, Tchad, Mauritanie, Sénégal, Niger, Djibouti, Zaïre, Centrafrique, Togo, Rwanda.

Un tel activisme n’est compréhensible qu’en le resituant dans le contexte de la fin de la seconde guerre mondiale et de son rapport de forces.
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La projection de l’après « guerre ftoide » (1990-2008)

La fin de la guerre froide change considérablement la donne en Afrique et contraint la France à une mutation de sa stratégie néocoloniale sur le continent. Sur le plan monétaire le résultat en sera la dévaluation du Franc CFA. Sur le plan commercial le temps des Accords de Partenariat Economique ultralibéraux est venu. Sur le plan militaire le changement de stratégie prendra le nom de RECAMP (Renforcement des Capacités Africaines de Maintien de la Paix) initié en 1994. Le « livre blanc sur la défense » présente comme suit les raisons avancées pour justifier le changement de stratégie militaire : « La fin de la division du monde en deux blocs antagonistes modifie cependant notre perception de certains d’entre eux. L’action de la France en Afrique, par exemple, correspond plus à une appréciation de ses responsabilités internationales dans une zone où elle peut exercer son influence qu’à des préoccupations d’ordre stratégique[xxiv]. »

La thèse d’une baisse de l’intérêt stratégique de l’Afrique commence sa longue existence pour justifier le maintien d’une présence militaire permanente en dépit de la disparition de la « menace soviétique ». Selon cette thèse ni les intérêts économiques, ni les motifs géostratégiques ne motivent le maintien des bases militaires d’une part et la nécessité d’interventions militaires française d’autre part. C’est désormais l’altruisme et la défense des droits de l’homme qui sont avancées comme seules motivations. « La France n’a pas besoin économiquement de l’Afrique[xxv] » résumera Nicolas Sarkozy à Bamako en 2006. Le livre blanc de 1994 aborde à plusieurs reprises le caractère altruiste de la présence militaire française : « Attachée aux valeurs de la démocratie, la France a d’autant plus pour ambition de les promouvoir et, lorsque nécessaire, de les défendre, qu’elles constituent à ses yeux une garantie de la stabilité et de la sécurité internationale[xxvi]. » Tous les gouvernements à partir de cette période de Mitterrand à Macron prétendront vouloir ouvrir une nouvelle période dans les relations franco-africaines en rupture avec la Françafrique, son paternalisme, ses réseaux et ses accords secrets.

[...]
Le ravalement de façade des accords de défense ( 2008-2018)

Le livre blanc de 2008 annonce la renégociation des accords de défense. Celui de 2013 peut annoncer que le travail est accompli : « huit accords de partenariat de défense (Cameroun, Centrafrique, Comores, Côte d’Ivoire, Djibouti, Gabon, Sénégal, Togo) et seize accords techniques de coopération accompagnent les États africains dans l’appropriation et la maîtrise de leur sécurité. Ces accords offrent en outre à nos forces armées des facilités d’anticipation et de réaction. Pour l’essentiel il s’inscrit dans la même logique et dans la continuité de son prédécesseur[xxxvi]. »

Comme les précédents, les nouveaux accords sont bâtis selon un même canevas. Le contenu est également identique et peut se ramener à quelques principes clefs : les accords sont présentés comme s’inscrivant dans une logique de « partenariat » ; ils annoncent l’objectif d’une perspective régionale (partenariat stratégique Afrique-Union Européenne ; mécanismes africains de sécurité collective ; etc.) ; l’article 2 prévoit l’association aux activités militaires de contingents africains sous mandat de l’ONU ou de l’Union Africaine ; l’article 3 prévoit le respect des loi et règlements du pays d’accueil ; Contrairement aux précédents, les nouveaux accords ne comportent aucune mention d’« accords spéciaux » secrets et interdisent explicitement l’intervention en cas de « troubles intérieurs »[xxxvii].

Au-delà de ces affirmations de principe se sont les déclarations qui accompagnent ces accords qui sont significatives. Elles convergent toutes dans l’affirmation que ces accords seraient une rupture avec la Françafrique, les clauses secrètes, l’ingérence dans les affaires intérieures, etc. Relatant les réactions et déclarations à la signature de l’accord avec le Sénégal, la revue Jeune Afrique précise :

Alors que les précédents accords contenaient des clauses secrètes permettant à l’armée française d’intervenir en cas de troubles intérieurs, les nouveaux l’en empêchent de manière explicite. Une preuve, prétend Paris, que les temps ont changé et que l’époque des interventions tous azimuts (près de 50 opérations depuis trente ans) est révolue. Mais en Afrique, bien des observateurs font part de leurs doutes. […] « Arrêtons les fantasmes ! Tout se fait dans la transparence », a expliqué le Quai d’Orsay en réponse aux interrogations de la presse sénégalaise quant à d’éventuelles clauses secrètes[xxxviii].

L’insistance sur la transparence souligne un des objectifs des nouveaux accords : re-légitimer une présence militaire et des interventions de plus en plus contestées en Afrique comme en France. Le président Sarkozy le reconnaît explicitement dans son discours du Cap en février 2008 : « Nous nous trouvons dans une situation où notre engagement politique, militaire ou économique aux côtés de l’Afrique est perçu par beaucoup non comme une aide sincère, mais comme une ingérence coloniale[xxxix] » se plaint-il. Pauvre France néocoloniale incomprise. Quant à la réalité de la « rupture » promise, il suffit d’écouter la réaction d’une des piliers de la Françafrique, le dictateur camerounais Paul Biya lors de sa visite à l’Elysée en octobre 2007 : « Je pense qu’il y a plus rupture dans la forme et continuité dans le fond […] Je crois que la rupture est surtout formelle. Nous pensons qu’il y a une certaine continuité[xl]. » Nous sommes vraiment en présence d’un ravalement de façade.

Mais s’il y a rénovation c’est qu’il y a un besoin réel dont nous pouvons retrouver les traces dans le livre blanc de 2013. Si le diagnostic et les orientations de ce livre stratégique sont dans la continuité de celui de 2008, le ton est sensiblement différent et les visées nettement plus agressives. Le ton est à l’inquiétude face à « la montée en puissance des pays émergents, en particulier celle du Brésil, de l’Inde et de la Chine » (p. 27) ; face aux Etats-Unis qui « continuent de s’intéresser à cette zone comme en témoignent la création d’un commandement spécialisé –AFRICOM » (p. 29) ; face au fait que les émergents « ne se limite plus aux seuls produits énergétiques et aux matières premières (p. 40.)

Ces inquiétudes sont ensuite déclinée en axes stratégiques prioritaires vers « Le Sahel, de la Mauritanie à la Corne de l’Afrique, ainsi qu’une partie de l’Afrique subsaharienne [qui] sont également des zones d’intérêt prioritaire pour la France, en raison d’une histoire commune, de la présence de ressortissants français, des enjeux qu’elles portent et des menaces auxquelles elles sont confrontées » (pp. 54-55). L’ensemble du raisonnement annonçant une augmentation du nombre d’interventions militaires : « L’évolution du contexte stratégique pourrait amener notre pays à devoir prendre l’initiative d’opérations, ou à assumer, plus souvent que par le passé, une part substantielle des responsabilités impliquées par la conduite de l’action militaire » (p. 83). Les accords de défense de la deuxième génération trouvent ici leur deuxième objectif : préparer et accompagner un activisme militaire en voie d’intensification pour répondre à la concurrence d’abord vis-à-vis des puissances émergentes mais aussi à l’égard des États-Unis. Le livre blanc définit même les buts des futures guerres : « L’intervention extérieure de nos forces s’inscrit dans un triple objectif : assurer la protection de nos ressortissants à l’étranger, défendre nos intérêts stratégiques, comme ceux de nos partenaires et alliés, et exercer nos responsabilités internationales (p.135).
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De plus en plus de voix se font entendre pour dénoncer les « accords de défense » dans les pays qui ont été « aidés militairement » par les troupes françaises. En février dernier des manifestations organisées par l’opposition et trois centrales syndicales contre la loi des finances 2018 à Nyamey au Niger sont marquées par le slogan « Armées française, américaine et allemande, allez-vous-en ! » et une banderole sur laquelle figure les drapeaux français et états-uniens titre : « Armée allez-vous-en !, Army Go Away ! Nos FDS [Forces de défense et de sécurité] nous suffisent[xliii]. »

lire l’intégralité de l’article sur https://bouamamas.wordpress.com/2018/08/15/loeuvre-negative-du-neocolonialisme-francais-et-europeen-en-afrique-les-accords-de-defense-de-la-garnison-a-la-projection/

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