L’abstentionnisme, un acte politique légitime : pourquoi je n’irai pas voter.

Lettre ouvert e à Xavier Alberti et à tous les « bons citoyens » qui « luttent » pour que les « jeunes » cessent d’être « résignés » et « feignants », et qu’ils aillent voter.

« Deux cons qui votent auront plus de poids qu’un intelligent qui ne vote pas », « si tu ne votes pas, ne viens pas te plaindre après », « ne laisse pas les autres choisir à ta place », « si tu ne vas pas voter, tu vas laisser le pire gagner ». Voici une liste, non exhaustive, de tes conneries et de celles de tes ami-e-s, trop bons citoyens, que j’entends ou que je lis ces derniers temps. La dernière pépite vue, c’est la tienne petit Xav : https://xavieralberti.org/2017/03/17/lettre-ouverte-aux-43

Alors oui, je n’irai pas voter à ces élections présidentielles, et non ce n’est pas de la flemme, ce n’est pas du désintérêt, ce n’est pas irréfléchi, ce n’est pas inconscient. C’est un choix politique.

Déjà, je n’irai pas voter pour faire barrage à Le Pen. Je ne voterai pas « utile ». J’ai déjà voté « contre », contre Sarkozy en 2012, et je ne le referai pas. Les raisons, on les connaît tou-te-s, on les a tou-te-s vues pendant cinq ans. Mais pour donner une raison très concrète, le jour où j’ai décidé de ne plus voter « contre », c’était le jour d’une expulsion de réfugié-e-s sur un camp. J’ai ressenti la violence, institutionnelle et policière : les habitant-e-s étaient traité-e-s comme des rats, toutes leurs affaires ont été mises à la benne. Ce jour-là j’ai eu honte, plus que jamais. J’ai eu honte d’avoir donné mon vote, mon consentement et de la légitimité à cet Etat (auquel ton Emmanuel faisait partie soit dit en passant). Cela aurait été pire avec Sarkozy ou Le Pen ? Je m’en fiche. A partir du moment où l’horreur et l’inhumanité vont de pair avec la violence institutionnelle, peu importe les degrés. L’inacceptable est là et je ne peux lui donner ma légitimité. Pour ces raisons-là, je n’irai donc pas voter « contre », mais également parce que ce n’est pas l’idée que je me fais de la démocratie. On devrait voter « pour » quelqu’un-e dans une démocratie. Or, je ne peux voter « pour » l’un des principaux concurrents de Le Pen : ils participent tous au maintien d’un système de domination violent et injuste.

A ce stade de la réflexion, je pourrais encore aller voter pour un-e candidat-e qui me plaît, ou aller voter blanc, en dehors de toute stratégie du « contre ». Mais il n’en sera rien. Si je vote pour un-e candidat-e, c’en est un-e qui ne gagnera pas. Et si je le sais, c’est parce qu’il s’agit d’une mascarade à laquelle je n’apporterai ni légitimité ni crédibilité. La majorité d’entre nous n’est pas libre de voter en toute conscience. Les médias de masse manipulent. Ils sont si forts, que même les personnes qui ont le temps, l’énergie et la curiosité d’aller voir d’autres sources d’information -ce qui est de plus en plus impossible dans notre société capitaliste – peuvent se laisser manipuler. Jouer sur les peurs, les frustrations et les désirs engendrés par le système libéral, ça marche. Bref, nous sommes beaucoup à ne pas avoir les outils pour voter en pleine conscience, faute de temps, d’énergie et de manipulation. Le jour où les médias cesseront de manipuler et dénonceront les systèmes de domination en place ; le jour où les travailleurs et travailleuses auront vraiment du temps pour eux ; le jour où les sondages n’existeront plus et cesseront d’influencer les votes, j’irai sans doute voter. En attendant, je ne veux pas donner de la légitimité à ce système, dans lequel les notions de démocratie et de liberté sont bouffées.

Alors non, on ne peut pas dire « deux cons qui votent auront plus de poids qu’un intelligent qui ne vote pas ». Déjà, parce qu’il n‘y a pas des « cons » d’un côté, et des « intelligents » de l’autre. Il y a tout un tas de personnes avec des savoirs, des capacités et des occasions différent-e-s. Et puis, quand on parle du « poids », il faut préciser « au sein des élections présidentielles ». Une personne qui ne vote pas mais qui lutte, dénonce, construit, consomme de manière responsable, peut avoir mille fois plus d’impact politique et sociétal que deux personnes qui votent.

Alors oui Xav, un-e jeune a le droit de ne pas aller voter, et d’être considéré-e comme un-e citoyen-ne conscient-e, responsable et légitime. Il ou elle aura même le droit de venir se plaindre de ton Emmanuel s’il est élu. Mais tu avais raison sur une chose Xav. Tu dis : « à 20 ou 30 ans, on ne laisse à personne le soin de voir à sa place, de sentir à sa place, de tenter à sa place… ou de voter à sa place ». Ça, c’est vrai. Je suis une meuf d’une vingtaine d’années, racisée, issue de la classe populaire, pansexuelle (je te laisse chercher la définition sur Google), et je ne laisserai surtout pas le soin, à toi, homme blanc et aisé de 40 ans, de voir et de sentir à ma place. Je ne te laisserai pas juger à la place de mes camarades et de ma génération, ce qui ferait de nous des bons citoyens ou ce qui nous enlèverait toute légitimité. Je ne te laisse pas ce droit, ni à toi, ni à n’importe qui.

PS : Je n’ai pas été Charlie, pour les terrasses j’y allais déjà bien avant le 13 novembre, et, le 23 avril je ne pense pas être sur mon canapé. Ça change rien j’espère ?

Derniers articles de la thématique « Autres » :

[Ahwahnee] Projection : Heretik System - We Had A Dream

"La fête n’est pas le temps où nous enfreignons les règles, ni celui où nous les détruisons, mais celui où nous nous en affranchissons. Une rupture, une coupure, un besoin de suspension durant lequel nous nous grattons à la corrosive irritation du...

Atelier d’initiation au chiffrement

Accéder au contenu de vos courriels est faciles pour les fournisseurs de messagerie, mais ceux-ci sont privés et vous pouvez les protéger en les chiffrant.

> Tous les articles "Autres"

Publier/Participer !

Comment publier sur CRIC?

CRIC n’est pas un collectif de rédaction, c’est un outil participatif et collectif qui permet la médiatisation d’articles que vous proposez. La proposition d’articles se fait à travers l’interface privée du site. Quelques infos rapides pour comprendre comment être publié-e !
Si vous rencontrez le moindre problème, n’hésitez pas à nous le faire savoir
via le mail : contactcricgrenoble[at]mediaslibres.org