A quoi peut nous servir une approche matérialiste des questions queer et trans (non blanches) ?

Pour aller dans le sens d’un mouvement queer et trans révolutionnaire, que nous, non blanc.he.s en France, souhaitons construire, nous avons besoin de rompre avec une approche purement identitaire qui menace tous les mouvements d’émancipation sous des formes différentes (« déconstructivisme » pour le féminisme, culturalisme pour l’antiracisme, etc), pour nous tourner vers une approche matérialiste. Nous allons proposer ici quelques pistes de réflexions qu’il faudra ensuite enrichir collectivement à mesure que ce mouvement queer et trans non blanc, pour l’instant encore diffus, avancera vers une forme plus organisée.

D’une réflexion par l’identité à une réflexion par les structures

Qu’entendons-nous par « approche purement identitaire » ? Il s’agit de penser nos positions de non blanc.he.s, queer, trans, sans lien avec les structures sociales et la question économique. La conséquence politique de cela est de se focaliser par exemple sur les relations inter individuelles (ex : comment les gens se comportent avec nous) et de donner plus d’importance aux questions de représentation qu’à celles de redistribution.

Les enjeux de représentation impliquent ceux de notre visibilité, aussi bien politique que médiatique par exemple. Les enjeux de redistribution renvoient quant à eux à l’urgence d’affronter la répartition inégale des richesses à la base du capitalisme et que l’Etat garantit.

On pourrait dire que les deux dimensions, représentation et redistribution, sont liées. Par exemple être représenté dans les médias, au cinéma suppose des moyens, or ces moyens sont appropriés par des classes blanches bourgeoises et largement hétérosexuelles cisgenres. On comprend donc ainsi que même la question de notre visibilité implique celle de l’appropriation des moyens de production, et donc un remède politique radical qui serait la redistribution.

Si nous ne nions pas l’importance de la représentation, il nous semble qu’une approche révolutionnaire implique de se pencher particulièrement sur l’objectif de redistribution et de le penser spécifiquement, voire même comme prioritaire pour les besoins de la réflexion, même si comme nous l’avons vu il est lié à la représentation.

Qu’est-ce qu’une approche matérialiste ?


« Dans la pratique sociale de leur vie, les hommes entrent en rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un certain degré de développement de leurs forces productives matérielles. L’ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base réelle sur laquelle s’élève une superstructure juridique et politique et à laquelle répondent des formes sociales et déterminées de conscience. »

Comment comprendre cette citation de Marx ? Disons que les idées que l’on se fait du monde, de la société, de ce que doit être l’ordre social, sont produites par une structure économique. Pour être concret cela veut dire par exemple que la représentation que l’on a en France des non blanc.he.s n’est pas tombée du ciel, n’est pas une idée qui se serait formée juste comme ça, mais est produite par une hiérarchisation raciale, plaçant les blancs en haut et les non blancs en bas ; hiérarchisation qui est une hiérarchisation économique. Les non blancs sont dans leur très grande majorité de classe populaire. Ainsi, une approche matérialiste du racisme implique de penser la façon dont la colonisation, l’esclavage ont été des phénomènes d’exploitation massifs qui ont organisé le monde et la répartition des richesses sur une ligne raciale. Cette position matérialiste est l’inverse d’une pensée idéaliste.

Les conditions queer et trans au prisme du matérialisme

En quoi cette approche matérialiste qui nous oblige à penser la structure économique de la société comme la base sur laquelle se construisent les formes sociales que nous expérimentons, peut-elle se traduire pour penser les conditions queer et trans ? Une approche matérialiste nous invite à nous interroger sur la place des queer et des trans dans les rapports de production par exemple. Sommes-nous des classes sociales à part entière en tant que queer ou trans ? La réponse serait a priori non, puisque le rapport social qui nous oppose aux hétérosexuels ou aux cisgenres n’est pas à proprement parlé un rapport d’exploitation direct au même titre qu’un patron qui exploite un ouvrier, mais prend plus la forme d’une oppression : stigmatisation, agressions, discriminations, etc. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de conséquences économiques aux oppressions de genre et de sexualité (au contraire, comme nous allons le voir), mais qu’on ne peut pas parler d’une « classe hétérosexuelle » face à une « classe non hétérosexuelle », ou d’une « classe cisgenre » face à une « classe trans ».

Ce qui fait qu’on parle de rapports de classe entre le patron et l’ouvrier, c’est que le patron tire profit du vol du travail de l’ouvrier, il se fait de l’argent sur son dos et c’est la dimension principale qui les lie : l’exploitation de l’un sur l’autre. Or dans le cas de l’homophobie et de la transphobie quand nous y sommes confronté.e.s, c’est dans plein de contextes très différents qui n’ont bien souvent pas grand-chose à voir avec de l’exploitation : insultes, coups, viols, mais aussi violences institutionnelles médicales, administratives, puis des discriminations dans l’accès à l’emploi, ou à l’intérieur même de l’emploi (inégalités salariales par exemple). Il y a donc bien une dimension économique mais qui ne prend pas la forme d’une exploitation directe de l’hétéro sur le queer, ou du cisgenre sur le trans.

L’exemple de la transphobie

Peut-on au vu de ce qui vient d’être dit dans le paragraphe précédent conclure qu’il n’y a aucune dimension qui relève de l’exploitation dans les oppressions que subissent les queer et les trans, et en particulier les non blanc.he.s ?

Non. Par exemple, quand on voit la discriminations massives à l’emploi qui affectent les trans, en particulier non blanc.he.s, on peut se dire que les trans qui plus est pas blanc.he.s, sont une sorte de « main d’œuvre en trop », qui ne trouve que très peu ou jamais d’emploi. Là encore une analyse matérialiste peut nous aider à voir plus clair :

« Très simplement, la surpopulation relative [1] désigne la fraction du prolétariat qui n’occupe pas effectivement un emploi à un moment donné.

On l’appelle surpopulation parce qu’elle apparaît comme étant en trop, et relative parce qu’elle apparaît en trop relativement aux besoins de force de travail par le capitalisme à un moment donné, et non pas dans l’absolu comme effet inévitable du progrès.

On divise la surpopulation relative en plusieurs sous- catégories.

L’armée industrielle de réserve : elle est formée de l’ensemble des travailleurs qui constituent une réserve de force de travail qu’il est nécessaire de maintenir à disposition pour permettre une flexibilité dans l’organisation globale de la force de travail.

[…] précaires, chômeurs de courte durée et chômeurs de longue durée sont donc les trois sous catégories (flottante, latente et stagnante) de l’armée industrielle de réserve.

Reste encore une dernière catégorie aux marges de l’armée industrielle de réserve que l’on appelle les lumpen ou encore les exclus de nos jours, et qui ne font presque même plus partie de l’armée industrielle de réserve, et sont donc quasiment exclus de l’emploi salarié.

Il s’agit des malades chroniques, infirmes et estropiés graves, trop déqualifiés, trop âges, casier judiciaire trop chargé, psychiatrisés graves, marginaux condamnés à l’économie parallèle etc ».

(source : mignonchatonmarxiste)

On peut émettre l’hypothèse que les trans constituent une bonne partie de ces lumpens, ces exclus, et notamment les femmes trans qui sont souvent dans le travail du sexe. On peut aussi formuler des hypothèses également sur le fait que puisque le capitalisme fonctionne sur une division sexuée, les personnes qui transitionnent sont en transgression pas seulement sur le plan de la morale sexuelle, mais aussi sur le plan économique, voilà pourquoi c’est l’impossibilité de trouver du travail salarié qui guettent la plupart d’entre elles.

L’intérêt de la pensée matérialiste, au contraire d’une approche purement identitaire, c’est de comprendre que cette situation-là répond aux besoins du capitalisme et n’est pas le simple résultat d’une idéologie anti trans qui se corrige par des discours, voire même des actions coups de poings contre la transphobie. En clair, tant que dans son fonctionnement le capitalisme aura besoin de se reposer sur ce principe sexuée, binaire et hierarchisé, les trans poseront problème. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas lutter contre la transphobie en particulier, mais qu’il faut réussir à comprendre les bases économiques de l’oppression transphobe. Et à partir de là, ça orientera différemment la façon dont on s’y prendra.

Pour nous, cette réalité des conséquences économiques de la transphobie se combine avec celles du racisme, voilà pourquoi ce sont les trans non blanc.he.s (hommes compris) qui sont très représentés dans la catégorie des « marginaux condamnés à l’économie parallèle » qu’il s’agisse de la prostitution (surtout pour les femmes), de la vente de drogue, ou d’autres formes de travail illégal et criminalisé.

Une réflexion que nous ne sommes pas encore en mesure de mener de façon satisfaisante, car c’est moins flagrant que dans le cas de la transphobie, doit être aussi faite pour ce qui est des queers. Et là, cela se compliquera sûrement puisque tous les queers ne sont pas frappés de la même façon par l’oppression queerphobe (différence entre ceux qui sont identifiés comme tels ou non par exemple).

Conclusion

On peut alors en conclure que l’approche matérialiste nous permet d’identifier les dimensions qui relèvent de l’exploitation dans les oppressions queerphobes et transphobes. Elle nous permet de le faire en comprenant la spécificité de ces oppressions qui selon nous ne mettent pas en jeu deux classes l’une face à l’autre, mais nous créent comme des groupes sociaux opprimés par une structure sociale où – on peut en faire l’hypothèse – l’hétérosexuel et le cisgenre fonctionnent comme des médiateurs de ces violences que les institutions et le capitalisme nous font. Il ne s’agit pas de dédouaner les hétéros et les cis, mais de comprendre que même s’ils mettent en œuvre la violence contre nous, ils la mettent en œuvre pour les besoins et selon les règles d’un système qui est la racine de tous nos problèmes.

Comment traduire politiquement toutes ces idées ?

A partir de cette approche matérialiste, les luttes queer et trans qui souhaitent avoir une perspective révolutionnaire peuvent être redigérées vers des cibles, toutes liées au système qui est le fondement de ce qui nous opprime :

Donner une place importante aux luttes des travailleurs (actuellement le mouvement contre la loi travail en France ne manquerait pas d’être enrichi par des analyses féministes, queer et trans…). C’est-à-dire penser dans le cas de la transphobie nos identités de trans dans leur lien avec la force de travail, et donc penser nos exclusions du travail salarié comme une dimension centrale de ce qui fait de nous des trans. Cette exclusion ne signifie pas que nous ne sommes pas exploité.e.s, au contraire elle signifie que nous le sommes dans des économies parallèles. Comment faire du non travail, de l’exclusion du salariat un point de départ pour une lutte aux côtés des travailleurs ? Par exemple en pensant que tous les moyens que nous mettons en œuvre pour notre survie relève du travail, comme pour les grands chômeurs et exclus cisgenres, et qu’en plus dans notre cas, nous avons un travail supplémentaire : la survie spécifiquement comme trans. A creuser !

Défocaliser sur l’hétérosexuel et le cisgenre comme individus – même si on en a marre d’eux et qu’on se garde le droit de continuer à crier sur tous les toits qu’ils nous emmerdent – pour se focaliser sur les institutions qui leur donnent du pouvoir sur nous. On gagnerait à penser ces institutions comme des moyens par lequel le capitalisme, système racialisé et genré, se maintient. La hiérarchie sur laquelle le capitalisme se maintient se construit avec des groupes sociaux qui sont des médiateurs de la violence que ce système fait à d’autres. Donc ça veut dire qu’à la fois ils ont intérêts à ce que cette violence continue (puisque c’est par elle qu’ils obtiennent leur statut de « normaux » avec les avantages matériels et symboliques qui vont avec) mais qu’ils sont dans le même temps des exécutants des mécanismes d’un système duquel ils ne peuvent eux non plus individuellement se sortir. Comprendre ce système, l’identifier comme la racine du problème, et lutter pour s’affranchir de l’emprise des exécutants qu’il désigne contre nous est le chemin pour parvenir à son abolition.

Ce travail sera sûrement long et ne peut être que collectif. Espérons que les mobilisations contre la loi travail dans lesquelles beaucoup de queer et trans non blanc.he.s s’impliquent déjà, un peu partout, et sans forcément être lien, puissent être l’occasion de construire des espaces de réflexion entre nous qui aboutiront ensemble à déboucher sur des pistes de luttes radicales.

https://qtresistance.wordpress.com/2017/09/14/a-quoi-peut-nous-servir-une-approche-materialiste-des-questions-queer-et-trans-non-blanches/
note du collectif de modération de cric :
Ce texte nous semblait très intéressant à publier, cependant un passage nous posait question quant au vocabulaire utilisé :
“voilà pourquoi ce sont les trans non blanc.he.s (hommes compris) qui sont très représentés dans la catégorie des « marginaux condamnés à l’économie parallèle » qu’il s’agisse de la prostitution (surtout pour les femmes), de la vente de drogue, ou d’autres formes de travail illégal et criminalisé.” En effet, il nous semble que les termes "hommes" et "femmes" dans ce passage excluent de fait toute une partie des personnes trans concernées par ces questions.
N’ayant pas eu de réponse de l’auteur-e de ce texte sur ce point, nous avons décidé de le publier avec ce bandeau

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